Auteur/autrice : Stéphane Forge

  • L’architecture est-elle soluble dans un fichier .xml ?


    Mars 2023, Lyon, quartier Gerland, immeuble tertiaire sans intérêt, hébergeant des hubs et autres clusters de l’éco-construction, salle B03, Formation RE2020 : une assemblée d’architectes et de maître d’œuvre écoute doctement des ingénieurs (et/ou architectes réduits au mode de pensée de l’ingénierie) expliquer comment devront dorénavant être conçus les bâtiments neufs : on croit rêver…

    Assis à ma table de formation, je repense au T-shirt de mon pote qui disait : « si l’architecture était une chose facile, ça s’appellerait de l’ingénierie ».
    Au fil des interventions, j’essaie de questionner le fond, le pourquoi, le devenir des techniques non industrialisées ? On me répond par la forme et le nouveau cadre auquel mon métier devra dorénavant se plier. Je me sens bien seul. Deux jours de souffrances, financés par mes soins, pour découvrir que le budget de mes futurs projets sera de nouveau grignoté par un bureau d’études ayant investi dans le logiciel capable d’additionner poignées de portes, voiles béton, plinthes en MDF, choux et carottes pour en tirer une masse d’équivalent carbone. Ça va être long, on n’est pas loin du masochisme…

    Comment a-t-on pu accepter que le juge de paix autorisant ou non l’édification d’un bâtiment soit un seuil par mètre carré d’équivalent chewing-gum ou toute autre unité farfelue ? Et que dire du fait que toutes les infrastructures connexes (réseaux extérieurs, parking, voirie…) n’entrent pas dans le calcul ? La rigueur du calcul, mais négociée.

    La vision réductionniste de la pensée de l’ingénierie essorera l’architecture jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que ce qu’elle en comprend, ce qu’elle peut analyser : des vecteurs, des forces, des chiffres.
    On le voit venir, bientôt on s’entendra dire que l’architecte est là uniquement pour le folklore, pour ajouter la « touche  archi » et ce sera vrai. Une production de façades, d’effets. Mais pas trop cher quand même !

    L’ingénierie relève d’une pensée de la certitude : on cherche à maîtriser le maximum de paramètres, connaître le résultat avant de commencer l’exécution.
    L’architecture est un artisanat du risque : un projet évolue et doit pouvoir continuer tout au long du processus, y compris au cours de la mise en œuvre. On avance, on doute, on rectifie, on adapte à un nouvel aspect de la complexité d’un site.
    La conciliation nécessaire des deux doit prendre en compte l’objectif final : la construction du cadre de vie, pas la production de voitures.

    La tentation est grande de se réfugier vers les derniers îlots de complexité : la rénovation. C’est d’ailleurs ironiquement là qu’on met en œuvre le moins de ce sacro-saint carbone. On nous laisse ce terrain là parce qu’il est (pour l’instant) encore trop complexe à réduire, lui aussi, à ce champ étriqué de lecture. Mais les eaux montent, l’espace se réduit, et c’est une promesse ! Une menace ! Les seuils réglementaires seront progressivement abaissés. Notre monde devra être totalement quantifié.
    Nous n’aurons que trois solutions : se résigner à nous noyer dans l’océan de la base Iniès1 (jamais!), renverser la table, ou fuir.

    Pour ma part, je compte bien profiter des derniers projets qu’on me laissera aborder dans le maximum de complexité que requiert mon métier avant d’aller explorer, s’il en reste, une autre discipline dans laquelle savoir-faire et technique n’ont de sens qu’avec une touche de poésie.

    Comme l’avait si justement écrit une infirmière à l’adresse de son management lors d’une manifestation en soutien à l’hôpital public : Nos vies ne rentreront jamais dans vos tableurs !

    1. INIES : base de données environnementales et sanitaires de référence pour le bâtiment et la RE2020. Le programme INIES est un programme de déclarations environnementales de type III au sens de la norme ISO 14025. (définition tirée du site www.inies.fr 2026) ↩︎
  • Démontage, découverte, joie.

    On ne va pas se mentir, la production industrialisée du bâtiment ne nous apporte que très peu de cette joie que nous pouvons avoir à démonter avec soin un ouvrage, en cherchant à le comprendre : Comment ? Pourquoi ? Ce plaisir de redécouvrir le geste, la trace de l’oeuvrier-e qui l’a réalisé.

    Un doublage en plaques de plâtre cartonnées ne nous réserve que rail métalliques et déception, chutes de rails coincés entre l’ossature et le mur pour tenter de rigidifier et paquets de clopes. C’est couru d’avance.
    Comment un ouvrage peut-il se rendre aussi détestable aux yeux de la personne qui doit se coltiner son démontage ? Pardon, sa démolition ?
    En effet, le geste et le libre arbitre de l’ouvrier-e spécialisé-e a si soigneusement été gommé (par ses propres mains) que la seule considération que nous pouvons avoir pour ce type d’ouvrage reste un grand coup de masse dans parement !

    Ces ouvrages ne donnent pas goût à les préserver, sans compter qu’il est quasiment impossible d’envisager de les stocker pour les réemployer ailleurs, plus tard, autrement.

    Je vais laisser là cette évocation d’horreur car c’est en réalité de joie dont je veux parler ici : la joie de découvrir ces linteaux dont les étranges stigmates dévoilent une première vie en tant que limon d’escalier ou vis de pressoir, ces traces d’outils, ces mortaises, cet angle laissant apparaître les restes d’un pas de vis…

    Un arc de décharge en plein mur ? Question de descente de charge ou de portance du sol ? Une fenêtre murée, quand ? Un jambage différent sur une fenêtre, pourquoi ?
    Une mortaise mal placée, soigneusement rebouchée ? Vu !
    Tiens ! Un trait de Jupiter pour prolonger cette main courante.

    Joie !

    C’est peut-être de la subtilité de nos réalisations que naîtra (un peu) la joie de ceux qui viendront les modifier.

  • Lâchez prise !

    Un projet architectural est-il au sommet de son aboutissement à la fin de la phase de conception ? Les plans au cinquantième, les carnets de détails, les descriptifs, les plans de calepinage des faux plafonds sont-ils l’aboutissement ultime d’une architecture ?
    À en croire l’acharnement que déploient certain-e-s architectes à ce que leurs plans, leur volonté, que dis-je leur vision, soient respectés dans le moindre détail, il ne peut en être autrement !

    Quelle réaction avoir alors, lorsqu’un vendredi matin, je découvre en arrivant sur le chantier d’une petite maison individuelle, une pile en brique bâtie en tête du petit soutènement refermant la future terrasse ? À l’évidence cette pile n’était pas sur les plans ! De fait, elle devrait disparaître !
    Je décide tout de même de faire quelques pas de recul, profitant du soleil, pour juger cette initiative du maçon, avant de rendre un verdict.

    Il ne me fallut pas bien longtemps pour me rendre à l’évidence, il avait raison. Cette pile de brique avait toute sa place au seuil de la terrasse et répondait parfaitement à sa jumelle, bien prévue celle- ci, en reprise du mur de clôture en pisé que nous avions ouvert partiellement pour installer la maison. L’échange qui allait suivre avec le maçon porterait sur les raisons de cette initiative et les conditions de chantier qui permettent ou non ces « écarts » aux plans : bref, l’ouvrage était sauf !
    Et cerise sur le gâteau, comme pour glorifier cet ouvrage spontané, épargné de la colère vengeresse du concepteur bafoué, nous avons acté le couronnement de ces piles par de ravissantes couvertines en prompt dressées au calibre. Il n’était plus question de poser de simples préfabriqués fournis par le marchand de matériaux.

    Entre anti autoritarisme, ruse, et refus du conflit, j’ai pris le parti de transformer ce qui pourrait relever d’une forme de flemme à tout maîtriser, en une tentative d’enrichissement collectif du bâtiment en cours de construction.
    Si la relocalisation de l’architecture passe, entre autre, par le choix des matériaux qui la composent et une lecture attentive du contexte physique, pour ainsi créer une architecture située, cette architecture peut également être enrichie par la prise en compte et la valorisation des spécificités apportées par les artisan-e-s qui vont la mettre en œuvre.

    Accepter, accueillir et encourager l’appropriation du projet par les artisan-e-s, c’est situer l’architecture dans son contexte temporel et social.

    Mon objectif est de mettre en place les conditions permettant à l’artisan-e de sortir du rôle d’exécutant qu’on lui assigne trop souvent, et dans lequel certain-e-s se réfugient, pour définir ensemble l’ouvrage à réaliser.

    À partir de là, tout écart au plan n’est plus forcément une malfaçon ! La non-conformité d’un ouvrage n’est plus définie vis à vis d’une tolérance entre sa réalisation et la soit-disant exactitude dessinée ou décrite mais vis à vis de sa non adéquation à un usage, à l’harmonie des espaces ou à la poésie de l’ensemble, préalablement définis.

    Lâchons prise ! Acceptons de voir où le travail collectif emmènera notre conception. Parions que chaque nouveau chantier transportera nos réflexions techniques, esthétiques et sociales au-delà de ce que nous espérions.
    Faisons en sorte que la période chantier soit un véritable cheminement et non un simple trajet entre consultation des entreprises et réception des ouvrages.

    L’amplitude de l’évolution entre le projet conçu et l’ouvrage final pourrait devenir le témoin de la richesse du parcours de réalisation. De l’apport qu’a été l’échange avec les artisans, à pied d’œuvre.

  • Que de violence.

    La filière des cimentiers aux prises avec la métallurgie
    (le lichen en embuscade)

    Campagne Percheronne printemps 2022