Catégorie : Contributions intempêstives

Productions du groupe Issanlas.

  • L’architecture est-elle soluble dans un fichier .xml ?


    Mars 2023, Lyon, quartier Gerland, immeuble tertiaire sans intérêt, hébergeant des hubs et autres clusters de l’éco-construction, salle B03, Formation RE2020 : une assemblée d’architectes et de maître d’œuvre écoute doctement des ingénieurs (et/ou architectes réduits au mode de pensée de l’ingénierie) expliquer comment devront dorénavant être conçus les bâtiments neufs : on croit rêver…

    Assis à ma table de formation, je repense au T-shirt de mon pote qui disait : « si l’architecture était une chose facile, ça s’appellerait de l’ingénierie ».
    Au fil des interventions, j’essaie de questionner le fond, le pourquoi, le devenir des techniques non industrialisées ? On me répond par la forme et le nouveau cadre auquel mon métier devra dorénavant se plier. Je me sens bien seul. Deux jours de souffrances, financés par mes soins, pour découvrir que le budget de mes futurs projets sera de nouveau grignoté par un bureau d’études ayant investi dans le logiciel capable d’additionner poignées de portes, voiles béton, plinthes en MDF, choux et carottes pour en tirer une masse d’équivalent carbone. Ça va être long, on n’est pas loin du masochisme…

    Comment a-t-on pu accepter que le juge de paix autorisant ou non l’édification d’un bâtiment soit un seuil par mètre carré d’équivalent chewing-gum ou toute autre unité farfelue ? Et que dire du fait que toutes les infrastructures connexes (réseaux extérieurs, parking, voirie…) n’entrent pas dans le calcul ? La rigueur du calcul, mais négociée.

    La vision réductionniste de la pensée de l’ingénierie essorera l’architecture jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que ce qu’elle en comprend, ce qu’elle peut analyser : des vecteurs, des forces, des chiffres.
    On le voit venir, bientôt on s’entendra dire que l’architecte est là uniquement pour le folklore, pour ajouter la « touche  archi » et ce sera vrai. Une production de façades, d’effets. Mais pas trop cher quand même !

    L’ingénierie relève d’une pensée de la certitude : on cherche à maîtriser le maximum de paramètres, connaître le résultat avant de commencer l’exécution.
    L’architecture est un artisanat du risque : un projet évolue et doit pouvoir continuer tout au long du processus, y compris au cours de la mise en œuvre. On avance, on doute, on rectifie, on adapte à un nouvel aspect de la complexité d’un site.
    La conciliation nécessaire des deux doit prendre en compte l’objectif final : la construction du cadre de vie, pas la production de voitures.

    La tentation est grande de se réfugier vers les derniers îlots de complexité : la rénovation. C’est d’ailleurs ironiquement là qu’on met en œuvre le moins de ce sacro-saint carbone. On nous laisse ce terrain là parce qu’il est (pour l’instant) encore trop complexe à réduire, lui aussi, à ce champ étriqué de lecture. Mais les eaux montent, l’espace se réduit, et c’est une promesse ! Une menace ! Les seuils réglementaires seront progressivement abaissés. Notre monde devra être totalement quantifié.
    Nous n’aurons que trois solutions : se résigner à nous noyer dans l’océan de la base Iniès1 (jamais!), renverser la table, ou fuir.

    Pour ma part, je compte bien profiter des derniers projets qu’on me laissera aborder dans le maximum de complexité que requiert mon métier avant d’aller explorer, s’il en reste, une autre discipline dans laquelle savoir-faire et technique n’ont de sens qu’avec une touche de poésie.

    Comme l’avait si justement écrit une infirmière à l’adresse de son management lors d’une manifestation en soutien à l’hôpital public : Nos vies ne rentreront jamais dans vos tableurs !

    1. INIES : base de données environnementales et sanitaires de référence pour le bâtiment et la RE2020. Le programme INIES est un programme de déclarations environnementales de type III au sens de la norme ISO 14025. (définition tirée du site www.inies.fr 2026) ↩︎
  • Travail, un mot pour les désigner tous !

    Certains termes ne parviennent pas à exprimer précisément l’entièreté de ce dont ils parlent, entraînant malentendus et confusion.
    Ainsi va le mot « travail », capable de désigner sans nuance l’implication compassée du comédien reconnu dans son dernier film, l’exaltante tâche de la chargée de mission communication autant que l’obscur labeur quotidien de la femme de ménage nocturne ou du cycliste ubérisé.
    Selon le vocabulaire disponible effectivement tous travaillent.
    Mais selon le brillant économiste américain John K. Galbraith, leurs destins différent absolument :

    Le paradoxe est là : le mot travail s’applique simultanément à ceux pour lesquels il est épuisant, fastidieux, désagréable et à ceux qui y prennent manifestement plaisir et n’y voient aucune contrainte.

    Travail désigne à la fois l’obligation imposée aux uns et la source de prestige et de forte rémunération que désirent ardemment les autres et dont ils jouissent.

    User du même mot pour les deux situations est déjà un signe évident d’escroquerie mais ce n’est pas tout, les individus qui prennent le plus de plaisir à leur travail sont presque universellement les mieux payés, c’est admis.

    « Les mensonges de l’économie » (2002)

    Cet avis autorisé corrobore le questionnement récurent que nous portons sur l’origine des mots et sur les enjeux de manipulation sémantique dont il font l’objet, à fin de brouillage et de maintient des rapports de force en place.
    Ainsi l’imposture de la valeur travail, assise sur son étymologie dominante est un classique du genre : l’inéluctable étymon « tripalium » écarte sans partage les variantes « trabajer » ou « travel », qui proposent une hypothèse dynamique possiblement ascensionnelle en lieu et place d’une coercition inéluctable1.

    Désossons avec entrain toute supercherie en charge de falsifier le langage commun, amalgames, absence de discernement, opacité, néologismes hors sol, inversion de sens … autant de procédés au service d’une propagande lexicale qui contre-façonne les représentations usuelles et corrompt les modes de pensée.

    La résistance passe également par la réhabilitation de mots en voie d’obsolescence.

    Artiste : Nicolas Perrin

    1. Voir « L’arnaque de l’étymologie du mot travail  » Franck Lebas – https://uca.hal.science/hal-02314417v1 ↩︎
  • Maintenance

    maintenance / manu tenere / main tenant
    tenir en main / maintenant / tenir le présent

    La maintenance est une pratique commune, historiquement repérée et encore largement à l’œuvre, notamment dans les sociétés peu industrialisées où la conservation soutenue des objets en état d’usage fait culture.
    Construire en matériaux premiers – l’architecture de cueillette – nécessite un suivi régulier, intimement partie prenante de l’acte d’habiter : comme on reprise les vêtements, on chaule les murs, on remanie une toiture…
    Cet emparement des choses est une routine aimable, une bienveillance domestique, un rituel social pour les ouvrages communs, un attachement autant contraint que protecteur.
    Il apparaît comme un système de don/contre don.
    Au delà de leur propriétés physiques et leur pertinence constructives, les matériaux et systèmes constructifs altérables intensifient l’appropriation et la patrimonialisation de l’ouvrage : la charge d’entretien génère un renforcement du lien entre ce que nous habitons et ce qui en retour nous habite.

    entretenir / soutenir / convenir
    s’entretenir / se tenir ensemble

    Entretenir c’est aussi s’entretenir avec l’objet soigné. La valeur d’usage s’enrichit de cette dimension relationnelle, discrète communauté de destin et d’intérêt, qui lie les parties au delà de toute évaluation raisonnable ; l’usage donne une âme aux objets et aux lieux vécus, tandis que l’attachement est une expérience qui échappe largement au quantifiable1.
    Cette pratique est antinomique du jetable et guère plus compatible avec le recyclable.
    Car il ne s’agit pas de récupérer ni de donner une nouvelle vie mais de prolonger la relation à l’objet, de faire durer cette cohabitation intime dans une économie non monétarisée. Comme on prend soin de son véhicule corps/esprit par une exercitation2 ordinaire.
    L’échange reste ainsi dans l’espace domestique, sans mobilisation de tiers, de dispositif encadrant ni de filière venant transformer, sous couvert d’éco-responsabilité, le donné gracieux en produit marchant, laissant cette écologie domestique à distance des appétits industrialistes.

    1. Voir Traces ↩︎
    2. invitation à une pratique régulière d’exercices physiques et spirituels recherchant une tension verticale du sujet (cf. Peter Sloterdijk « Tu dois changer ta vie »). ↩︎
  • L’innovation, une forfaiture sans vergogne

    À l’écoute de la rhétorique des experts chargés de maintenir le mythe du progrès bienveillant, universel et permanent, l’innovation serait de l’ordre du salut, la digue protectrice d’une civilisation technologique menacée, l’occurrence d’un autre monde possible … le même, constamment innové !
    Le désastre écologique en cours sera contenu par rien d’autre que les technologies de rupture, vecteurs de croissance, garantes du maintien du confort de vie, mantra du discours écofaisandé quotidien.

    L’origine historique du mot instruit sur quelques externalités négatives : innovacion « transformation d’une ancienne obligation par substitution d’un nouveau débiteur à l’ancien » (1297)1.
    Pratique initialement régie par le droit, l’innovation est devenue au fil du temps le remplacement d’un système, d’un dispositif, d’une situation par un/e autre, la reprise de l’obligation initiale étant de plus en plus facultative. Aujourd’hui souveraine, elle s’impose comme base du modèle économique et d’organisation des moyens de production.

    Dans un cadre vertueux, l’opération procédant d’une sincère évaluation avérant la nécessité du remplacement peut être recevable, pour autant que le bénéfice de l’opération soit tangible, voire profite à l’intérêt général.
    Sauf que franchise et transparence n’étant pas les fondements de l’industrie2, qui se nourrit plutôt d’opacité et de subterfuges3 , est-il incongru de percevoir des liens étroits entre obsolescence programmée et innovation ?
    Quoi de mieux qu’une série de dysfonctionnements avant panne pour promouvoir l’achat du nouvel article doté de la dernière invention qui renvoie la précédente à une préhistoire technologique ?
    Quoi de plus incitatif que la dépréciation socio-culturelle lorsqu’il s’agit de convaincre que posséder la dernière version d’un appareil pour rester dans la tendance porteuse justifie le remplacement d’une utilité encore fiable et performante ?
    Quoi de plus moral que de modifier un produit à la marge en prétendant le doter d’une efficacité environnementale supérieure ?

    La substitution de l’ancienne obligation s’apparente plus à « faire rouler la dette », la faible montée vertueuse en qualité de service étant compensée par un discours marketing péremptoire et décomplexé au service du modèle industriel classique : financer la cellule recherche et développement au sein de la maison mère par l’externalisation lointaine et à moindre coût de la production de séries dotées des vulnérabilités qui permettront de reproduire à l’infini ce cercle économique post colonialiste.

    L’innovation s’affirme in fine comme paradoxe peu recommandable : consubstantiellement contrainte pour exister à déclasser incessamment et au plus vite ses dernières actualisations, elle n’a comme seule temporalité l’instant de son émergence.
    Illégitime à toute durabilité ou soutenabilité, l’idéologie qui en découle est une forfaiture environnementale, économique, culturelle et sociale.

    1. source CNRLT https://www.cnrtl.fr/etymologie/innovation ↩︎
    2. du latin industria société secrète (voir kung fu sémantique) ↩︎
    3. eco blanchiment, dieselgate, eaux minérales polluées, shrinkflation, … ↩︎
  • Le bobo aux champs, fable contemporaine

    inspirée par le projet de « pavillon écologique nid-vu, nid-connu » du studio 1984 primé aux AJAP 2014

    Emparé des enjeux de survie planétaire
    le bobo est friand de démarche volontaire.
    A la campagne rendu pour tâter du terrain,
    sa demeure revendique un design post urbain.

    « Posons-nous dans ce coin qui devient notre affaire
    et jouissons sans entrave de n’y avoir rien à faire ;
    j’adore ces petites choses nommées dispositifs
    et qui donnent aux gogos un signe démonstratif.

    De la paille ma chère une matière de vrais gueux
    peu chère et biologique, c’est vraiment merveilleux !
    Pour mon contemplatif je veux de la nature,
    il faut que ma démarche présente fort belle allure.

    Changeons enfin ce monde … surtout par la vitrine
    la notre est saine, vertueuse, parfaite en la doctrine. »

    moralité
    Nid vu et nid connu mais bien médiatisé,
    on n’est plus en ce temps à une farce près.
    Retirons sans réserve de cette courte histoire
    que l’imposture en cours n’a pas de territoire.

  • La hache et le sécateur – d’un renouvellement urbain à l’autre

    Il est des villes qui se vident de leurs habitant-e-s comme une baignoire de l’eau du bain, rapport, notamment, à la désindustrialisation propulsée par l’économie mondialisée et au chômage qui en découle1. D’autres ne cessent de voir leur population augmenter et c’est le cas de Genève.

    Genève est une ville qui n’a pas échappé au phénomène de déplacement des lieux de production vers des pays à bas coût de main d’oeuvre mais, contrairement à d’autres, elle a vu son « attractivité économique » augmenter par une sur-tertiarisation de l’économie. Dopée par l’appât des multinationales avides de baisses d’impôts, l’omniprésence d’un secteur bancaire protégé par la célèbre discrétion helvétique et par un environnement privilégié qui attire volontiers le gestionnaire de fortune, le cadre d’entreprise ou le trader qui en veut, l’injonction à l’attractivité est sur toutes les bouches. Sorte de mantra historique des milieux politiques néolibéraux, elle ne manque cependant pas de fleurir dans les discours de la gauche de gouvernement, convaincue qu’on ne peut pas cracher dans la soupe de cette manne fiscale et que l’arrêt de jeu capitaliste n’est pas à l’ordre du jour.

    Secondée par un accueil plus que généreux des grandes fortunes du monde entier qui viennent se prélasser sur les bords privatisés du lac Léman, c’est bien cette attractivité économique qui fait que de plus en plus de richesses s’accumulent dans ce petit canton de la Suisse occidentale au détriment d’autres territoires et que, par conséquent, le travail pour faire tourner ce dispositif structurel ne manque pas. En 20 ans, la population du canton genevois est passée d’un peu plus de 400’000 habitant-e-s en 2000 à près de 520’000 en 2022, soit une augmentation de plus de 25%. Et c’est sans compter le nombre de frontalier-ère-s qui a été multiplié par 4 en 25 ans (26’700 personnes en 1996 contre plus de 100’000 en 2022) ! 2

    Il faut donc loger tout ce beau monde et la main d’œuvre qui est à son service.

    Pour ce faire, l’État de Genève a historiquement joué la carte du déclassement à tout va, faisant ainsi passé des dizaines de milliers de mètre carré agricoles du statut de champ de patates à celui de mines d’or pour promoteurs. Jusqu’au jour où l’arbitre fédéral siffla la fin de la récré. En effet, la confédération helvétique rappela aux dirigeant-e-s du canton que la Loi sur l’Aménagement du Territoire (LAT) devait être respectée, cette dernière demandant de garantir le maintien d’une proportion de surface agricole minimum par rapport aux surfaces bâties afin de participer à l’effort de production alimentaire locale.

    Mais alors que des milliers de logements furent construits depuis le début des années 2000, le taux de vacance de logements disponibles restait invariablement sous la barre des 1%. C’est bien connu, trouver un logement à Genève relève du marathon ou du piston. Et on ne parle pas de logement à loyer abordable qui, lui, se situe dans les limbes de la rareté. La fameuse attractivité économique de Genève plombait les efforts de guerre du ministre du parti écologiste en charge de l’aménagement du territoire, M. Antonio Hodgers, qui depuis 10 ans défend une politique de densification afin de lutter, dit-il, contre le péril du trafic pendulaire.

    Alors que faire désormais ? Et bien densifions l’existant.

    Densifions ces zones villas du centre ville construites entre les années 30 et 60, maisons modestes avec leur jardin potager et leurs arbres devenus grands qui, pour la plupart, étaient initialement situées aux abords de la ville.

    Densifions ce qu’il reste des zones artisanales et industrielles afin de les déplacer en périphérie urbaine et construire de nouveaux quartiers qui ne manqueront pas d’être estampillés des meilleurs labels de « durabilité ».

    Et ce en empruntant systématiquement le principe de la tabula rasa comme seul horizon de pensée urbanistique.

    Mis à part les rares propositions de conservation de bâti ancien ou de quelques arbres majeurs dans un Plan Localisé de Quartier3, l’habitus de l’urbanisme local consiste à tirer un trait sur tout ce qui existe sur le périmètre afin de reconstruire selon les standards de l’époque et un Indice d’Utilisation du Sol (IUS) digne de ce nom, autrement dit répondant aux objectifs de création de logements du canton. Passons la création systématique de nouvelles surfaces de bureaux alors que plus de 300’000 m2 de locaux existants restent, à ce jour, désespérément vides.

    Exit les maisons, exit les arbres, exit les chemins, exit les entrepôts, exit les bâtiments artisanaux et industriels, exit les traces de ce qui s’est vécu ici.

    Lorsque l’on évoque l’importance de la mémoire des lieux et la violence de la méthode pour les habitant-e-s des quartiers, on nous répond que l’heure est à la densification, que les propriétaires de villas en centre-ville sont des privilégié-e-s et que les maisons ou bâtiments que nous proposerions de conserver n’ont aucune valeur patrimoniale. Mais on est alors en droit de questionner ce qui définit le patrimoine.

    N’est-ce que des maisons dites de maîtres (sic !) aux murs en pierre de taille et aux dimensions excentriques ? Des bâtiments artisanaux et industriels dont la facture rend hommage aux prouesses des ingénieurs et architectes qui les ont conçus ?

    Ou peut-on considérer, au contraire, que le patrimoine urbain est fait de tout ce qui a constitué le caractère, la vie et les qualités d’un quartier ou d’une rue et qu’il y aurait une autre manière de faire évoluer la ville en composant avec l’existant tout en s’adaptant aux usages et besoins d’aujourd’hui ?

    Les travaux de Joseph Rabie sur la reconversion des lotissement pavillonnaires français4 ou encore ceux de l’association « Redémarrer la suisse » travaillant sur la transformation d’îlots urbains5 nous laisse entrevoir que d’autres manières d’y réfléchir sont possibles et, de surcroit, beaucoup plus ancrés sur les problématiques sociales et écologiques que d’aucuns considèrent comme absentes de l’agenda politique.

    De fait, un quartier de villas ou une zone industrielle et artisanale peuvent tout à fait être repensés de manière subtile en supprimant les barrières parcellaires, en y recréant de nouveaux parcours, en choisissant quels bâtiments pourraient être démolis pour créer de nouveaux espaces publics et, au contraire, lesquels auraient intérêt à être conservés ou faire l’objet d’une extension architecturale située et appropriée.

    Le travail de taille et de composition s’appuie ce qui est déjà là et ce qui pourrait l’être, en s’ancrant dans une recherche de diversité constitutive de richesses poétiques et propre à tout processus de construction urbaine sur le temps long. Et ce avec les habitant-e-s et futur-e-s habitant-e-s du quartier qui pourront s’inviter à la table des discussions dès les premières esquisses.

    On transforme un bout de ville pour le faire évoluer vers de nouveaux possibles tout en racontant une histoire. À l’image de ces photos anciennes qui, grâce à la conservation de certains bâtiments, permettent de tisser un lien entre passé et présent, il est alors possible de reconnaitre un quartier comme on reconnaîtrait un visage qui a vieilli.

    On est donc là sur une démarche invoquant un véritable travail de projet nourris d’un lieu, de son insertion territorial et de l’ensemble des besoins, réflexions et ressentis exprimés par celles et ceux qui y vivent ou y travaillent. Tout le contraire de ce qui se fait majoritairement aujourd’hui, à savoir l’organisation d’une chasse gardée d’expert-e-s autoproclamé-e-s niant toutes compétences des premières et premiers concerné-e-s et érigeant la création ex-nihilo comme seule issue sérieuse à cette problématique sérieuse.

    Sans compter l’absurdité du principe de démolition systématique quand on connait son bilan énergétique désastreux par rapport à la réhabilitation.

    L’injonction à une surdensification répondant à l’accroissement constant de la population est le cheval de Troie d’un urbanisme expertocratique servant sur un plateau doré les intérêts immobiliers capitalistes dont le seul et unique but est de profiter d’un marché juteux et très peu risqué. Mais également certains appétits d’acteurs et actrices d’une maîtrise d’ouvrage d’utilité publique peu soucieuse d’un urbanisme alternatif.

    Alors comment espérer pouvoir se libérer du paradigme des inconditionnel-le-s de la tabula rasa ?

    Si la racine du problème n’est pas remis en cause, à savoir l’hyperconcentration des richesses liées à une politique faisant de l’attractivité métropolitaine, à Genève comme ailleurs, un horizon indépassable, rien ne pourra contrer les besoins en logements qui augmenteront inexorablement.

    La question des modalités de redistribution des richesses et du pouvoir au niveau régional et inter-régional doit impérativement s’inviter dans les débats publics afin de sortir de la logique de centralisation pour aller vers une revitalisation des territoires abandonnés et de leurs démocraties locales.6

    Par ailleurs, on peut avancer que sans reprise en main du foncier, la partie est perdue d’avance.

    Un certain nombre de solutions politiques dignes d’intérêt existent pourtant et permettraient de jouer des coudes dans le grand jeu de l’acquisition de droits à bâtir. Que ce soit le droit de préemption de l’Etat sur la base de projets urbains réellement co-construits avec les habitant-e-s ou encore la création de foncières citoyennes du type community land trust7 qui permettent d’acquérir du foncier selon des objectifs et des valeurs partagées, les discussions sur de nouvelles manières de transformer la ville pourraient voir le jour et participer au changement de paradigme urbanistique.

    L’occasion de passer d’une posture omniprésente de coupe rase à la hache à celle d’une taille appropriée au sécateur afin de régénérer et orienter la transformation de cet organisme vivant qu’est la ville.

    1. On pense aux emblématiques villes américaines comme Flint ou Detroit, victime des transformations de la production et des délocalisations de l’industrie automobile, mais plus proche de nous, on peut citer les villes moyennes des Hauts de France ou du Grand Est français. ↩︎
    2. Source : Office Cantonal de la statistique – https://statistique.ge.ch/ ↩︎
    3. Plan Localisé de Quartier, document réglementaire d’urbanisme qui édicte les règles d’implantation, de programme et de droits à bâtir. La plupart sont réalisés par l’Office de l’Urbanisme de l’État de Genève mais certains peuvent l’être par des bureaux privés. Ils font par contre systématiquement l’objet d’une enquête technique par les services de l’État, d’un préavis du conseil municipal de la commune concernée et d’une enquête publique ouvrant droit à recours.
      C’est souvent lors de ces consultations que les demandes de conservations sus-mentionnées ont lieu. ↩︎
    4. « Rétrécir l’urbain » – Joseph Rabie, architecte-urbaniste – Revue Urbanisme, juillet-août 2011 > https://groupeissanlas.net/wp-content/uploads/2023/12/Urbanisme_379_JRabie.pdf ↩︎
    5. Voir « Redémarrer la suisse » > https://groupeissanlas.net/wp-content/uploads/2023/12/Neustart-Schweiz_voisinages.pdf ↩︎
    6. Voir à ce titre les travaux du réseau des territorialistes, et plus précisément leur définition de la métropolisation > https://reseaudesterritorialistes.fr/lexique/#m%C3%A9tropolisation- ↩︎
    7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Community_Land_Trust ↩︎

  • Elever/couler, ce que les mots construisent

    Les mots ont un sens et souvent, richesse onctueuse de la langue et de l’écriture, le même mot a plusieurs sens.
    Les langages techniques n’échappent pas cette règle.
    Ordonnant objectivement les filières et les modes opératoires, ils affirment les conditions de production des artfacts et expriment par là même l’inconscient qui prévaut à la construction d’un type de société, à son imaginaire symbolique voire à sa cosmologie.
    Les mots sont concomitants et indispensables aux évolutions techniques : l’énonciation du progrès informe sur une innovation tout en l’affirmant nécessaire, formidable, indispensable …
    L’élan d’écoresponsabilité revendiqué aujourd’hui par l’ensemble des forces productives industrielles génère ainsi un flux tendu d’éléments de langage affutés en sorte que « tout change – en mots – pour que rien ne change – en actes. »
    L’invention du concept biosourcés qui renvoie dans une obsolescence sémantique « construire en terre », « construire en bois » pratiqués depuis l’aube de l’humanité, tout en prônant la même chose, en est un exemple patent.

    Dans le domaine de la construction élever et couler sont des termes usuelles, employés quotidiennement dans l’écrit (les prescriptions techniques de mise en œuvre) et dans le parler (les injonctions de chantier). Les interroger met en évidence leur opposition de sens et d’incidences, au delà des questions technico-esthétiques.
    Quelque soit le mode constructif adopté, une des contraintes premières que le constructeur doit maitriser est celle de la force de gravité. Édifier un mur c’est opposer à la pesanteur un assemblage de matières fatalement plus lourdes que l’air et, selon la solution technique retenue, engager différemment l’acte de construire.

    Une réponse technique antique, l’élévation
    Pierres brutes, moellons de carrière, pierres de taille, briques de terre cuite ou crue … forment le registre des maçonneries hourdées à bain de mortier … dans lesquelles depuis le pied de la section à bâtir on élève un mur.
    Le trajet vertical de chaque composant – couteux en énergie – est géré au plus court.
    L’assemblage demande une maîtrise minimale pour que l’édifice acquiert une résistance suffisante dans le temps même de son montage pour assurer sa propre stabilité.
    La réponse technique aux contraintes ainsi qu’au respect des prescriptions dimensionnelles de l’ouvrage se condense dans l’art de l’appareillage. Du choix des éléments à leur incorporation raisonnée dans l’ouvrage, en passant par leur préparation, l’ensemble des opérations convoquent un riche panel d’aptitudes comprenant des savoir faire (les acquis de la formation) et des savoir agir, les prises d’initiatives contextuelles ajustant le projet aux caractéristiques du milieu.
    A une base théorique transmissible s’ajoute ainsi des capacités d’attentivité – observer, estimer, optimiser … – qui appartiennent de manière irréductible à l’opérateur et participe de son parcours de la formation vers le métier.
    Scientifiquement on parlera d’une ouverture à l’affordance des matériaux, leur capacité à entrer en résonance avec le projet de l’opérateur, pour autant que celui-ci préserve une disposition sensible alerte dans l’exercice de son travail.
    Dit autrement, ressentir « la pierre qui va bien » est purement expérimentale et ne peut s’acquérir que par une pratique située et pour partie autonome.
    David Pye attribue à cet artisanat le terme « artisanat du risque » lorsque « la qualité du résultat est continuellement menacée au cours du processus de fabrication« , et que cette qualité  » n’est pas prédéterminée, mais dépend du jugement, de la dextérité et du soin que le créateur exerce pendant qu’il travaille« .
    Ici le travail peut se mesurer en temps, joules, carbone … mais aussi en plaisir, fierté et accomplissement personnel.

    La solution moderne, le coulage
    Avec le recours au matériau à l’état plastique versé dans des moules soit principalement le béton coffré dans des banches, on coule un mur (ou un voile).
    L’opération procède à l’inverse de la précédente ; la matière est élevée au plus haut de la section à bâtir et lâchée entre les parois de coffrage suivant un principe de moulage.
    Toute la masse est soulevée à une hauteur supérieure au faîte du mur et, n’ayant aucune cohésion immédiate (avant une quinzaine d’heures pour un mur à plusieurs semaines pour les ouvrages de franchissement, linteaux, dalles …) elle doit être maintenue par des soutiens extérieurs, sorte d’exosquelette provisoire.

    Au delà de la transition entre énergie métabolique et énergie fossile (la force du maçon versus la puissance des machines), en regardant de plus près, on constate que plusieurs choses sombrent dans le temps même où coule le béton :
    – la diversité des savoir-faire, aplanie par la norme qui exige des résultats homogènes en tout temps et lieux,
    – toute territorialisation et son cortège de signes architecturaux premiers, au vu du caractère unifié et étanche au contexte des systèmes constructifs industriels,
    – la réduction du niveau de qualification, les accessoires et procédés de mise en œuvre conférant aux opérateurs un rôle de manutentionnaire affecté à un registre de tâches répétitives au corpus fermé,
    – l’implication au travail, qui ne peut qu’être factuelle – faire sans affect – aucune initiative n’étant attendue de l’ouvrier dans la ligne du process, attestant de la préférence accordée à l’emploi sur la dynamique du métier et d’une réduction de la progression professionnelle à la seule amélioration de la productivité.

    Suivant à nouveau David Pye, on peut parler « d’artisanat du certain » dans lequel « la qualité du résultat est exactement prédéterminée avant qu’une seule chose vendable ne soit fabriquée« .
    L’opérateur est un des paramètres du process global dont on attend une discrétion d’agir, docile et efficace, plutôt qu’une contribution sachante issue de son expérience propre.
    La mesure de ce travail est quantitative et performantielle, dans le registre strictement objectivable de la productivité.

    Vers une écologie du travail
    Le passage de l’élevé au coulé éclaire sur les conséquences du glissement d’une filière à l’autre. En l’espèce, le naufrage est acté : le progrès matérialisé par le béton – la pierre liquide des poètes béats de la modernité – se retourne comme un gant lorsqu’une grille de discernement critique élargie aux notions d’utilité sociale, d’intensité sociale et plus largement d’écologie du travail est déployée :
    – diminuer la part de main d’œuvre qualifiée d’une filière installée est une régression énergétique, l’énergie métabolique étant renouvelable à la différence de celle des machines,
    – augmenter la capacité productive des machines sur lesquelles aucune contribution sociale n’est prélevée est une érosion manifeste du système de solidarité dont nous disposons,
    – c’est en même temps une faillite culturelle au sens où les savoir-faire, et particulièrement ceux de l’artisanat, font partie intégrante du capital immatériel d’un pays, d’une région, d’un groupe social, –autre avatar culturel induit, la négation des expressions constructives situés qui sont avant tout des réponses adaptés aux spécificités environnementales des milieux habités, les solutions techniques universelles ayant fait leurs preuves, dans différents domaines, de leur impertinence écologique,
    – déqualifier et démonétiser les métiers manuels à haute valeur culturel ruine leur attractivité à l’adresse des jeunes et des personnes en reconversion alors que foisonnent les bulshit jobs stériles et démotivants ainsi que des filières saturées.

    L’observation portée sur la maçonnerie concerne l’ensemble des corps de métier du bâtiment, notamment ceux du second oeuvre. Le passage du plâtre travaillé a fresque à la feuille de plâtre cartonnée vissée sur rails métalliques est un exemple patent de captation de valeur en amont du chantier – lieu d’élaboration et de mise en œuvre.
    Cette confiscation économique induit une mutation holistique de la chaine de production qui génère in fine des objets sans âmes.
    D’une manière générale, réduire l’épaisseur culturelle des métiers à la sécheresse de l’emploi immobilise « la part de réalité humaine aliénée qui est enfermé dans l’objet technique », selon les termes empruntés à Gilbert Simondon. Artisans oeuvriers, maçons, plâtrier, menuisiers… engagent et maintiennent un dialogue avec la matière, échange qui conduit leur travail sur un cheminement ouvert ; Tim Ingold qualifie d’ailleurs fort justement les artisans de « voyageurs itinérants ».

    Avec Paul Valéry, on pourrait voir ici de la poíēsis« action humaine complète » caractérisée par « la prévalence à la dimension de l’œuvrer plutôt qu’à son résultat », tant l’articulation entre les savoirs techniques, les habiletés physiques et le sentiment de l’œuvre ouvrent à une véritable chorégraphie de la mise en œuvre, telle qu’on peut la voir sublimée dans le lancement d’une voute catalane ou l’édification aérienne d’une case Mousgoum.

    Quelle relation peut s’établir lorsqu’enduire un mur consiste à ouvrir un sachet de poudre, fût-elle écoresponsable -pour l’hydrater et l’appliquer selon les consignes posologiques du fabricant ? Tout se passe comme si la pratique généralisée du prêt-à-l’emploi astreint les travailleurs, dépossédés d’un avenir métier, à devenir eux mêmes prêts à l’emploi !
    Une réforme écologique du travail comprend une vigilance sur les techniques de production et les techniques normatives mais également une attention sans faille aux techniques relevant de l’humanisation ; afin que le travail sorte de sa puissance d’aliénation et participe à l’être au monde du plus grand nombre.

  • Démontage, découverte, joie.

    On ne va pas se mentir, la production industrialisée du bâtiment ne nous apporte que très peu de cette joie que nous pouvons avoir à démonter avec soin un ouvrage, en cherchant à le comprendre : Comment ? Pourquoi ? Ce plaisir de redécouvrir le geste, la trace de l’oeuvrier-e qui l’a réalisé.

    Un doublage en plaques de plâtre cartonnées ne nous réserve que rail métalliques et déception, chutes de rails coincés entre l’ossature et le mur pour tenter de rigidifier et paquets de clopes. C’est couru d’avance.
    Comment un ouvrage peut-il se rendre aussi détestable aux yeux de la personne qui doit se coltiner son démontage ? Pardon, sa démolition ?
    En effet, le geste et le libre arbitre de l’ouvrier-e spécialisé-e a si soigneusement été gommé (par ses propres mains) que la seule considération que nous pouvons avoir pour ce type d’ouvrage reste un grand coup de masse dans parement !

    Ces ouvrages ne donnent pas goût à les préserver, sans compter qu’il est quasiment impossible d’envisager de les stocker pour les réemployer ailleurs, plus tard, autrement.

    Je vais laisser là cette évocation d’horreur car c’est en réalité de joie dont je veux parler ici : la joie de découvrir ces linteaux dont les étranges stigmates dévoilent une première vie en tant que limon d’escalier ou vis de pressoir, ces traces d’outils, ces mortaises, cet angle laissant apparaître les restes d’un pas de vis…

    Un arc de décharge en plein mur ? Question de descente de charge ou de portance du sol ? Une fenêtre murée, quand ? Un jambage différent sur une fenêtre, pourquoi ?
    Une mortaise mal placée, soigneusement rebouchée ? Vu !
    Tiens ! Un trait de Jupiter pour prolonger cette main courante.

    Joie !

    C’est peut-être de la subtilité de nos réalisations que naîtra (un peu) la joie de ceux qui viendront les modifier.

  • Dire l’éco-construction, un enjeu écologique

    > cette réflexion en rebond à la note d’Olivier Krumm  » Itinéraire d’un Helvète au pays rassurant de la loi Spinetta » présentée à Crest le 22 septembre 2022 lors d’une session du groupe Issanlas.

    Alors qu’au regard du désastre écologique en œuvre écoconstruire devrait devenir le commun de l’acte de bâtir, la filière du BéTéPé s’attache à promouvoir un verdissement généralisé dans lequel rivalisent labels, démarches, chartes, discours, déclarations péremptoires … une olympiade continue de l’éco-responsabilité.
    Cette polyphonie d’éléments de langage plus ou moins finauds contient un enjeu majeur : il s’agit de dire l’écoconstruction, celle-ci considérée moins comme un enjeu majeur de société qu’une formidable opportunité de marché.
    Dans la guerre moderne sur-instrumentée, celui qui est vu a perdu ; dans la guerre économico- sémantique contemporaine, celui qui dit gagne.
    La force d’énonciation (dite aussi propagande) d’une parole dominante l’emporte, quelque soit sa pertinence et sa justesse, sur tous raisonnements contradictoires, questionnements légitimes et critiques documentées pour clore tout débat, si besoin en activant le 49.3 rhétorique du complotisme.
    Lorsque l’état dit la voiture électrique, elle s’impose comme la solution écologique de mobilité, au mépris d’une somme d’arguments opposables étayés.
    La profération péremptoire supplante la démonstration instruite, le dépassement de la controverse est acté, le faire-savoir vaut pour savoir-faire. Le discours d’appareil, performatif et redondant, assène, prescrit et oblige. Il en va de la frénésie réformiste néolibérale comme de la promotion des matériaux biosourcés.

    Au cours du monde pré-industriel, construire c’est de-fait éco-construire ; éco-construire est un habitus technique et social, le fond culturel des sociétés humaines édificatrices :
    – architecture de cueillette et de réemploi ,
    – valorisation des matériaux premiers (pierres, bois, terre),
    – faible déplacement des matières,
    – faible transformation des composants,
    – forte composante en main d’œuvre et consécutivement développement et renforcement du savoir-faire vers le métier,
    – forte territorialisation .
    Excepté quelques chantiers d’envergures la construction est l’affaire d’une communauté d’acteurs aux cultures constructives relativement homogènes.
    La problématique de l’énonciation est à peine posée tant converge la chaine ressources/savoir- faire/opérateurs…
    Le vernaculaire est une démarche scientifique sans scientifique, qui procède par accumulation d’expériences et de récits, transmis et appropriés même si peu théorisés.
    Participant à la chronique, des lieux, ces pratiques contribuent à la diversité du monde ainsi qu’à une écologie intuitive.

    La séquence de l’industrialisation et la contre culture constructive
    L’industrialisation de la construction rompt la logique vernaculaire en recomposant l’ensemble de la filière – des modes d’extraction des ressources à la qualification des opérateurs en passant par les mutations technologies et énergétiques des process – nécessaire à l’imposition d’une chaîne de valeurs hors chantier.
    Fondée sur une rationalisation des composants cette démarche s’inscrit dans la proclamation de la vérité moderne en adoptant et en renforçant ses fondamentaux : hygiènisme, fonctionalisme, négation du contexte, modélisation hors sol ….
    Dans ce contexte, une éco-construction pionnière s’exprime dans les années 70′ en alternative fondée sur une relecture actualisée des valeurs et des postures vernaculaires ; éco-construire est une militance critique du progrès triomphant, une tentative d’invention par le faire d’une « modernité soutenable » aux épices anarchistes, une enthousiaste utopie concrète :
    – bioclimatisme, énergétique passive,
    – auto construction, coopération,
    – éloge des savoir-faire appropriables,
    – résistance à la spéculation et à l’unification des expressions territoriales,
    – reprise en main des réponses aux besoins fondamentaux, s’abriter, se nourrir …
    – démarche d’autonomie globale.

    L’ère contemporaine du tout transition affirme simultanément l’esquisse d’une prise de conscience de l’impasse industrialiste et une frénésie pour en changer l’apparence sans en modifier la structure. La magie des datas opère des miracles telle la transmutation du béton en matériau écologique ou le reboisement de compensation carbone en forêts.
    L’entreprise biosourciste introduit, sous couvert de légitimation scientifique, une batterie d’instrumentation/évaluation/validation pour que des filières constructives préexistantes à la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb puissent voir leur modeste aventure devenir secteurs éco-industriels pourvoyeurs de points de croissance.
    Dans un élan moderniste retrouvé, l’écologie est promue innovante, artificiellement intelligente et restauratrice du PIB en berne.
    Devenu un impératif écoconstruire se décline en pratiques soumises à la doxa de l’éco-responsabilité officielle et adoptant ses mantras solutionistes :
    – promotion des circuit court et de l’économie circulaire,
    – réemploi de produits industriels,
    – démarche low carbone,
    – techo innovations,
    – smart solutions…

    Dans cette mouvance « éco-tech« , l’écoconstruction adhère à la vulgarisation institutionnelle des éco-alternatives dans lesquelles le prêt-à-penser et le prêt-à-l’emploi cohabitent en excellents termes ; le discernement critique pointant – entre autre – l’impasse de l’obsession compulsive de la lutte anti carbone et questionnant l’absence de prise en compte de l’intensité sociale s’impose comme passager clandestin d’une croisière s’amusant à écologiser entre un colloque sur le green building et un score d’empreinte carbone honorable obtenu sur nogestesclimat.fr.

    Dire une autre écoconstruction, celle des acteurs holistiquement impliqués, est à la fois une résistance et une nécessité tant cet écologisme industriel menace l’acte de construire dans son utilité sociale, culturelle et anthropologique. Pour en dénoncer le piètre niveau performantiel de ses réalisations et la forfaiture à prétendre incarner un modèle innovant, en rupture, en prise avec les enjeux …

    Dire que si l’écologie est la question des conditions d’existences (en étirant la définition d’Ernst Heackel, son inventeur en 1866*), construire et aménager les lieux où habite l’homme ne peuvent être extraits de cette exigence ontologique.
    Revendiquer qu’une situation de crise généralisée présente l’opportunité fertile pour engager une transition sincère vers un autre horizon humain, pour autant que l’inventaire après faillite cosmologique** de la société en cours ait été actée.
    Et surtout dire l’écoconstruction à partir d’une pratique éclairée, alerte et impliquée plutôt qu’emboitée au chausse-pied dans des grilles d’évaluation lacunaires œuvrant à une post-vérité écologique permanente.

    * en croisant notamment le propos scientifique inaugural de Haeckel « nous désignons sous le terme écologie toute la science des relations de l’organisme avec le monde extérieur environnant, ce qui recouvre, au sens large, toutes les conditions d’existence » avec l’éclairage des penseurs contemporains de l’écologie des existants.

    ** les niveaux de transitions couramment promus sont le correctif en tant que gestes et postures prétendant sauver la planète et l’épistémologique pour réformer paradigme et logiciel obsolètes ; dans une culture de l’indiscernement enraciné (écologie = protection environnementale, transition écologique = réduction carbone, mutation des modes de production = croissance verte …) leur efficacité ne saura produire rien de mieux que le green washing simpliste et consensuel auquel on assiste depuis un demi-siècle (le rapport Meadows sur les limites de la croissance date de 1972). Inclure la dimension cosmologique dans la pensée écologique engage une remise en question de la représentation centrale et hégémonique de l’homme moderne, un autre agencement du monde en dépend.

  • Itinéraire d’un Helvète au pays rassurant de la loi Spinetta

    « …parce qu’on se bat contre une société de consensus massif. Plus un consensus est mou, plus il est puissant, plus il absorbe les attaques, moins on peut le déstabiliser. Nous sommes face à un gros bloc de gélatine et de glu. Vous lui donnez un coup de couteau… Il avale le couteau Vous lui donnez un coup de boule… Il vous avale le crâne. C’est un ventre qui peut tout gérer, tout digérer, même la révolte ! Même nos cris ! Notre résistance, il s’en nourrit… Car c’est la seule chose qui bouge encore dans la glu, le seul spasme de vie. Sans le vouloir, nous sommes devenus leur électrochoc, nous les maintenons à niveau… »

    Alain Damasio, La Zone du dehors

    Ce jeudi 19 avril 2012, j’arrive sur le parvis de la Défense pour co-animer une réunion sur les blocages engendrés par le système d’assurance français dans la construction écologique. Dans la foulée du grenelle de l’environnement orchestré par le chantre de la décroissance Nicolas Sarkozy, un grand raout est piloté par le ministère de l’écologie du développement durable et de l’énergie pour analyser, je cite, les « obstacles au développement économique des filières de matériaux et produits de construction bio-sourcés ». Planté entre la tour Total et celle d’Areva, je me dis qu’on joue clairement pas à domicile.

    J’ai quand même un petit plaisir qui me chatouille les moustaches. Le référent « assurance construction » de la Direction de l’Habitat, de l’Urbanisme et du Paysage (DHUP) en charge de représenter le ministère au sein des réunions que nous coordonnons, s’était agacé quelques jours plus tôt de mon origine suisse. Copiloter une action visant à comparer les différents systèmes d’assurance construction en Europe et leur impact sur la politique du bâti n’avait rien à faire dans l’agenda d’un helvète dont le quotidien était très précisément de ne jamais avoir affaire à une assurance décennale ou un bureau de contrôle. Pour le rassurer, le comparse du dit helvète exerçait bel et bien en tant qu’architecte en France. On lui avait juste pas précisé que ce dernier était un transfuge genevois particulièrement bien placé pour constater à quel point le système français dysfonctionnait à plein tube.

    Installés dans une salle de réunion borgne de la Grande Arche de la Défense, notre objectif était de démontrer qu’un des principaux noeuds du problème résidait, de manière systémique, dans les modalités de validation de systèmes constructifs mis en oeuvre et leur assurabilité. Nous proposions alors d’étayer cette thèse par le témoignage émanant autant d’une maîtrise d’ouvrage publique ou privé que de syndicat de produits industriels d’origine végétale ou d’artisan-e-s du bâtiment travaillant en filières courtes et matériaux bruts.

    Depuis 1978, la loi Spinetta instaure l’obligation de contracter une assurance décennale pour les entreprises de construction afin de garantir la mise en place d’une couverture financière des sinistres. Elle est également complétée par un mécanisme de financement à court terme des travaux de réparations, à savoir l’assurance dite de dommage-ouvrage qui coûte un bras et ampute d’autant le budget de construction disponible.

    Autrement dit, sous couvert de protection des usagers et usagères (des consommateurs comme on dit à la DHUP), la loi octroie le droit aux entreprises privés d’assurance de décider ce qui peut être considéré comme un système constructif fiable et sérieux et ce qui ne le peut pas. Et ceci au travers, entre autres, des textes réglementaires de l’Agence Française de Normalisation (AFNOR) et des prescriptions du Conseil Scientifique et Technique du Bâtiment (CSTB).

    On peut donc très vite s’imaginer que la construction en terre ou en bois massif prélevés sur site ne passe pas la rampe des standards de normalisation, la matière première étant, par définition, hétérogène, le matériau mis en oeuvre caractéristique du lieu et le savoir-faire déterminant pour transformer une matière en matériau. La loi Spinetta est le bras armé de l’industrialisation de la construction et l’écharde enfoncé dans le pied de quiconque voudrait mettre un peu de culture-métier dans la production de son bâtiment.

    Mais une autre surprise nous attend lorsqu’on vient d’un pays dont le système d’assurance construction est de type contractuel, comme en Suisse ou en Allemagne1 : c’est le coût de l’assurance « dommage- ouvrage » dans le budget de construction.

    Bien placé à la frontière genevoise pour appliquer un petit comparatif, je regarde le devis général de deux projets de petits immeubles de logements collectifs de part et d’autre de la frontière. À montant équivalent d’environ 5 millions d’euros, le projet suisse avait en tout et pour tout 4’000 euros d’assurance (responsabilité civile du chantier et couverture des sinistres en cours de travaux : inondations, etc…) alors que le projet français annonçait 175’000 euros d’assurance « dommage- ouvrage ». Autant d’argent qui aurait pu être mis à profit dans la qualité du bâtiment…mais qui se retrouvera répercuté in fine sur les loyers.

    C’est d’ailleurs la première des hypothèses formulées dans notre proposition d’étude comparative qui est balayée d’un revers de main par le représentant du ministère lors de notre réunion introductive à la Grande Arche : le système français est celui qui protège le mieux le « consommateur ». Nul besoin d’y répondre, en quelques minutes, le pauvre bougre se fait envoyer dans les cordes par d’autres invité-e-s autour de la table qui lui rétorque que la grande majorité des maisons individuelles construites en France ne sont pas couvertes par une « dommage-ouvrage » car cela coûte trop cher, et ce malgré l’obligation légale liée. Alors que le taux de sinistralité explose dans cette catégorie…

    En trois réunions, les témoignages s’enchainent sur les montagnes à gravir pour quiconque veut construire avec des systèmes constructifs non-industrialisés en France. Que ce soit le maire d’une petite commune bretonne dont la salle polyvalente a été construite en bois-terre-paille ou des bailleurs sociaux vosgiens qui ont réalisé des logements passifs en paille porteuse, tous s’accordent pour dire que la volonté de construire des bâtiments en matériaux locaux peu énergivores et générateurs d’emplois qualifiés est un chemin de croix peu enviable aux réfractaires de la paperasse et de la réunionite. Autrement dit, un blocage de taille au « développement économique des filières de matériaux et produits de construction bio-sourcés ».

    De leur côté, les artisans invités sont unanimes sur les difficultés d’obtention d’une assurance décennale pour tout système constructif alternatif au prêt-à-l’emploi et ne cache pas leur désarroi lorsqu’il faut payer une prime représentant 1 à 3% de leur chiffre d’affaire annuel alors que certains ouvrages sur chantier ne sont pas assurés car non-reconnus par maman assurance.

    Bref, un système lourd et couteux autant pour les professionnel-le-s du bâtiment que pour les futur-e-s usager-ère-s de ceux-ci réservant tout intention de faire un pas de côté face à l’industrialisation massive de la production architecturale aux militant-e-s déterminé-e-s à en découdre avec le rouleau compresseur du système.

    Le représentant du ministère, après s’être pris dans les cordes, a piqué du nez pendant la réunion.

    Le coordinateur du plan d’action issu du Grenelle, après avoir octroyé des centaines de milliers d’euros pour d’autres actions autour de la « structuration des filières » ou encore de la création d’un label bâtiment « bio-sourcé », est devenu président de Pavatex France, principal fabricant industriel d’isolant à base de laine de bois.

    Et le rapport comparatif dénonçant la collusion du système d’assurance construction français avec la destruction de l’autonomie des artisan-e-s, leur transformation systématique en poseurs et poseuses de produits normalisés et le détournement de fonds induit au profits des professionnel-le-s de la couverture du risque cale une armoire dans une salle de réunion borgne de la Grande Arche.

    Le ventre mou du système aura, encore une fois, absorbé toute velléité de transformation aux racines du problème et continuera d’encourager, à grands renforts de réunions « transversales et interdisciplinaires », la réaction de textes normatifs faisant allégeance à la loi Spinetta.

    1_ Voir le rapport issu des réunions décrites « mise en place d’une enquête comparative sur les systèmes d’assurance construction en Europe »

  • Lâchez prise !

    Un projet architectural est-il au sommet de son aboutissement à la fin de la phase de conception ? Les plans au cinquantième, les carnets de détails, les descriptifs, les plans de calepinage des faux plafonds sont-ils l’aboutissement ultime d’une architecture ?
    À en croire l’acharnement que déploient certain-e-s architectes à ce que leurs plans, leur volonté, que dis-je leur vision, soient respectés dans le moindre détail, il ne peut en être autrement !

    Quelle réaction avoir alors, lorsqu’un vendredi matin, je découvre en arrivant sur le chantier d’une petite maison individuelle, une pile en brique bâtie en tête du petit soutènement refermant la future terrasse ? À l’évidence cette pile n’était pas sur les plans ! De fait, elle devrait disparaître !
    Je décide tout de même de faire quelques pas de recul, profitant du soleil, pour juger cette initiative du maçon, avant de rendre un verdict.

    Il ne me fallut pas bien longtemps pour me rendre à l’évidence, il avait raison. Cette pile de brique avait toute sa place au seuil de la terrasse et répondait parfaitement à sa jumelle, bien prévue celle- ci, en reprise du mur de clôture en pisé que nous avions ouvert partiellement pour installer la maison. L’échange qui allait suivre avec le maçon porterait sur les raisons de cette initiative et les conditions de chantier qui permettent ou non ces « écarts » aux plans : bref, l’ouvrage était sauf !
    Et cerise sur le gâteau, comme pour glorifier cet ouvrage spontané, épargné de la colère vengeresse du concepteur bafoué, nous avons acté le couronnement de ces piles par de ravissantes couvertines en prompt dressées au calibre. Il n’était plus question de poser de simples préfabriqués fournis par le marchand de matériaux.

    Entre anti autoritarisme, ruse, et refus du conflit, j’ai pris le parti de transformer ce qui pourrait relever d’une forme de flemme à tout maîtriser, en une tentative d’enrichissement collectif du bâtiment en cours de construction.
    Si la relocalisation de l’architecture passe, entre autre, par le choix des matériaux qui la composent et une lecture attentive du contexte physique, pour ainsi créer une architecture située, cette architecture peut également être enrichie par la prise en compte et la valorisation des spécificités apportées par les artisan-e-s qui vont la mettre en œuvre.

    Accepter, accueillir et encourager l’appropriation du projet par les artisan-e-s, c’est situer l’architecture dans son contexte temporel et social.

    Mon objectif est de mettre en place les conditions permettant à l’artisan-e de sortir du rôle d’exécutant qu’on lui assigne trop souvent, et dans lequel certain-e-s se réfugient, pour définir ensemble l’ouvrage à réaliser.

    À partir de là, tout écart au plan n’est plus forcément une malfaçon ! La non-conformité d’un ouvrage n’est plus définie vis à vis d’une tolérance entre sa réalisation et la soit-disant exactitude dessinée ou décrite mais vis à vis de sa non adéquation à un usage, à l’harmonie des espaces ou à la poésie de l’ensemble, préalablement définis.

    Lâchons prise ! Acceptons de voir où le travail collectif emmènera notre conception. Parions que chaque nouveau chantier transportera nos réflexions techniques, esthétiques et sociales au-delà de ce que nous espérions.
    Faisons en sorte que la période chantier soit un véritable cheminement et non un simple trajet entre consultation des entreprises et réception des ouvrages.

    L’amplitude de l’évolution entre le projet conçu et l’ouvrage final pourrait devenir le témoin de la richesse du parcours de réalisation. De l’apport qu’a été l’échange avec les artisans, à pied d’œuvre.

  • Fourniture(s) et pause

    Lors d’un projet construction, les documents de prescriptions qui décrivent le choix des matériaux et les dispositions de leur mise en œuvre utilisent traditionnellement le terme « fourniture et pose ».

    Celui-ci organise de fait l’acte de construire en tension entre la production le plus souvent industrielle des composants et les manutentions utiles à leur incorporation dans l’ouvrage.

    Dans ce diptyque s’engrènent à loisir production, travail, rendement, profits … mais aussi savoir-faire, autonomie, utilité, intensité sociale … autant de problématiques et d’enjeux communs à d’autres filières et qui structurent notre actualité écologique de société « avancée ».

    De pose à pause, il s’agit d’explorer comment défaire quelques monolithes encombrants de la pensée unique pour composer un projet social dont un des totems serait le travail/trabajar versus le travail/tripalium. *

    * https://blogs.mediapart.fr/flebas/blog/240316/l-arnaque-de-l-etymologie-du-mot-travail


    Fourniture(s) 1 – Le Yalta de la société contemporaine

    L’organisation de la société contemporaine obéit à une efficace partition des taches : tandis que le marketing déploie les artifices invasifs aptes débloquer la décision d’achat, la logistique s’emploie à remplir les rayons des lieux de confrontation à la marchandise.

    Car il faut en aligner de l’article pour honorer le mantra libéral « c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits » selon la doctrine de la politique de l’offre énoncée par Jean-Baptiste Say, lequel affirmait en 1828 : « les richesses naturelles sont inépuisables, car, sans cela, nous ne les obtiendrions pas gratuitement « .

    Equipé d’une assise scientifique élémentaire, débarrassé des questions subalternes de hiérarchie des besoins, d’externalités et de finitude des ressources péremptoirement mises en léthargie prolongée, l’open bar productiviste pouvait lancer officiellement le grand bal de l’extraction continue.

    Que des pandémies, guerre ou désordres climatiques menacent le bateau ivre du commerce mondialisé, il importe avant tout que l’orchestre poursuive l’ode aux objectifs de vente tant cet enjeu est le cœur battant de l’économie capitalistique toute entière et de la promesse apocryphe de son bienfait commun.

    Jusqu’à la version moderne du e-commerce qui accroit encore l’effacement de l’intendance dans une répétition ad nauseam d’une hola promotionnelle perpétuelle.

    Cette organisation n’épargne pas l’architecture et sa subordonnée la construction en tant que le concepteur qui est aussi prescripteur se voit confronter aux forces industrielles, tant dans la restriction de sa liberté de choix (cf. le choix de la vêtures dans la problématique ITE où l’architecte se voit inquiété par la tyrannie des marques) que dans sa soumission aux impératifs et impérities du marché au loin en matière de disponibilité des composants.

    Fourniture(s) 2 – Magie de l’approvisionnement

    L’histoire des mots nous éclaire sur leur résonance politique et sociale, voir leur capacité quasi prémonitoire. Ainsi, selon Alain Rey dans le Dictionnaire historique de la langue française », édition Robert , « fournir » a signifié en 1119 : « ajouter les éléments nécessaires pour qu’il ne manque rien » ; on peut entendre une forme de limitation à ce qui fait besoin, le manque étant relatif à l’indispensable.

    Aujourd’hui le terme désigne par métonymie autant la marchandise mise à disposition que l’action de fournir. Cette superposition efface ainsi le quotidien de l’entreprise de production et de logistique dévolue à l’organisation de l’abondance marchande : rencontrer ordinairement un « mur de yaourts » de 5 m2 dans un hyper marché procède du spectacle consumériste banalisé, sans considération des modalités régissant la chaine d’acteurs mobilisés pour cette mise en (ob)scène ni de la chaine de valeurs qui en découle.

    Si l’épisode du confinement a inopinément révélé l’importance des soutiers de cette frénésie, le retour du business as usual les a sitôt renvoyé à leur anonymat, remettant en lumière la charge libidinale des produits et le magasin au milieu du village (du village planétaire quand au e-commerce).

    Cette disparition participe d’une organisation de l’apparence assignant au consommateur le statut de chainon ultime de l’évolution, situation triomphale consolatrice de la qualité morbide des produits de masse disponibles dans l’ensemble des secteurs, de l’alimentation à la construction en passant par l’habillement et les biens domestiques.

    Dans cet opacité, quid du traçage environnementale et social rigoureux des produits ?

    En quoi l’invention du « matériau biosourcé » représente-t-elle autre chose que la capacité technopolitique à recourir à la novlangue pour simuler sa volonté de faire ?


    Fourniture(s) 3 – Le progrès contre les besoins

    La grande aventure de l’invention montre comment l’ingéniosité humaine a d’abord su construire des réponses aux questions posées pour l’assouvissement des besoins … puis à fabriquer des envies fondées sur des nécessités parfaitement dispensables.

    Parmi les moments marquants de cette épopée, le détour de production est un phénomène déterminant qui consiste à investir du temps et des moyens pour interposer entre la réponse à un besoin et l’usager un dispositif à meilleur rendement productif. Lorsqu’il est rendu indispensable et tenu par un tiers qui en tire profit et puissance, cet investissement technique scelle la perte d’autonomie de l’usager par sa soumission d’accéder à un meilleur confort.

    L’exemple classique est celui du besoin en eau où la première solution consiste rustiquement à se rendre régulièrement à pied pour boire à la rivière, puis à fabriquer un sceau optimisant l’efficacité des déplacements, puis à supprimer ces derniers par l’aménagement d’un captage et d’un réseau de distribution.

    La fabrication d’un linteau fourni un autre exemple, du simple bois massif prélevé localement à la solution béton armé qui nécessite la mobilisation de plusieurs filières lointaines (ciment, acier, agrégats …).

    La réalisation des solutions constitue des détours de production en tant que le temps de leur élaboration, s’il n’est pas directement productif, assure à terme un rendement supérieur.

    Chaque étape de ce scénario relevant de ce qui est couramment considéré comme progrès, on voit par là comment celui-ci est une chose ambigüe, générant volontiers aisance et dépendance, et sa promotion en cause non discutable une affaire outrepassant les enjeux de technicité.

    Existent en effet deux catégories de solutions qui se différencient par leur niveau de convivialité telle que définie par Ivan Illich en tant qu’elles tendent à autonomiser ou à asservir leur usagers.

    Apparait alors combien sont cruciales l’importance du travail de la question des besoins, le risque à en confier la résolution opaque à des experts véloces et l’avantage incommensurable à en faire objet de débat public.


    Fourniture(s) 4Glissement sémantique et crémation généralisée

    Le Dictionnaire historique des éditions Robert, renseigne également sur l’évolution anthropologique du rapport aux objets et aux produits.

    Le mot « consommer » vient du latin « consummer » dont la signification attestée vers 1120 est :
    – faire la somme, le total,
    – accomplir, mener à son terme, à son achèvement.

    Il est actif jusqu’au 17 ème avec le sens de « accomplir, parfaire »

    Naît cependant dès le latin chrétien une confusion avec le mot « consumere » racine de consumer et il prend le sens de « perdre, mener à sa fin, détruire« .
    Vers 1580, et suite à cette confusion, on constate l’évolution du sens vers « faire disparaître par l’usage ».
    Parallèlement, le mot dérivé « consommateur » passe d’un sens théologique attesté vers 1525 à un sens exclusivement économique vers 1745.
    Pour aboutir à la définition contemporaine du verbe consommer :  » Amener (une chose) à destruction en utilisant sa substance ; en faire un usage qui la rend ensuite inutilisable » (le Robert).

    D’un acte de transcendance, la consommation devient au fil du temps et des pratiques un acte de réification (transformation d’un processus vivant en objet) et le pilier d’une société prédatrice dans laquelle, sommé inlassablement de consommer des sommateurs insistants, le chaland participe avec enthousiasme au potlatch d’une société de la consumation permanente.

    Cette dégradation esquive une fonction primordiale des établissements humains, celle de l’usage, dont deux effets induits à haute valeur sociale et culturelle :
    – le service rendu aux occupants, habitants, usagers dans le cours de leur vie,
    – la patrimonialisation du bien qui tend à devenir un commun par son occupation attentive et la place prise dans le territoire habité.

    Pause 1 – Des besoins aux préférences, la dernière aventure de l’humanité ?

    Le ressort de la mécanique consumériste réside dans le glissement pervers de l’assouvissement des besoins à l’invention des préférences puis à leur hégémonie prescriptive quasi existentielle : « je suis donc je veux« .

    Si vivre est une perpétuelle quête de satisfaction de besoins, des plus organiques – respirer, boire, se nourrir – aux plus élaborés – nager dans sa piscine, jouer au bridge, faire les soldes à Dubaï … – leur régulation sociale ne fait pas naturellement consensus.
    C’est une affaire éminemment politique.

    Tandis que les états modernes ne sont guère plus qu’une instance d’organisation des superfluités, les forces productives se délectent de la permissivité réglementaire autorisant l’engraissement sans limite des spéculateurs et des actionnaires.

    On comprend le rôle du marketing, traqueur de pulsions, fabricant d’exigences, dans la progression déraisonné du rapport aux objets et à leur consommation.

    On perçoit comment le déclenchement de la décision d’achat en est le graal lancinant dont la quête repose sur un panel de flatteries, promesses illusoires et argumentations biaisées.

    On voit clairement l’instrumentalisation culturelle et sociale de la notion de confort qui génère et légitime le désir d’accéder quoi qu’il en coûte (y compris en plusieurs fois sans frais) au haut de gamme.

    L’absolu du confort résidentiel est connu : la maison individuelle avec jardin en propriété privée. Produit phare de l’immobilier qui cumule une piètre empreinte écologique et une mise en risque de l’économie des ménages, mais qui garde le leadership des souhaits, relayé en cela par les politiques successives soumises sans réserve à l’accumulation bancaire.

    De la volonté de puissance au pouvoir acheter, le glissement de perspective est réalisé sans complexe ; l’établissement de la capacité de posséder, élevé en dû au bénéfice de l’individu sur la société, rend compte du niveau d’aliénation lié au culte de la préférence.

    En sortir réclame plus qu’une somme de petits gestes, plus qu’un « changement de logiciel »; c’est une bascule cosmologique qui peut, sans équivoque, permettre de reconstruire un agencement soutenable de valeurs et de désirs.

  • S’enlacer

    Résister parce qu’il est évident que la situation, environnementale, sociale, géopolitique, ontologique même, est inquiétante.

    La « modernité » nous a fait passer du monde mythique au monde mental, l’homme se considère comme être autonome et la pensée conduit à diviser le sujet de l’objet, l’homme de la « nature », la fonction du symbole, les éléments entre eux, plutôt que de les considérer comme des états fugaces en perpétuelle transformation.

    Cette quête de l’individuel, de l’autonome, de l’indépendant aboutit à un mode compulsif qui se détache de tous liens pérennes. Le nomadisme numérique comme pardessus social, qui s’ouvre, se ferme, bloque, aime, débloque, clique et déclic.

    La sphère individuelle pour une giration permanente sous bulle. On réclame l’isolement et l’isolation partout, pour le bien de la sphère globale.

    On tourne en rond, en boucles et en cercles, mais sans en sortir. Injonctions successives qui permettent de faire entrer les objets du désir et le désir lui-même par percolations, en récupérant l’objet convoité déposé sans contact devant l’opercule de la bulle.

    Ivresse du cerveau reptilien, ou primitif, où le désir se transforme en récompense avant même de s’être clairement formalisé dans une pensée construite. Entrebâillements humides et jaillissants, mais distanciés.

    Alors revenir au contact, à la pensée élaborée. Le désir comme une construction lente et patiente qui s’échafaude en tissant les brins de réflexion, de souvenirs, de récits, pour qu’ils deviennent des liens, pour qu’enfin ils puissent se nouer, s’attacher. Et pour s’attacher il faut être deux au moins.

    Penser l’autre, vivre par l’autre, par le lien, par les liens !

    Lier, attacher, nouer, appareiller, est l’essence même de la construction. On pense le construit pour l’autre. On construit et on habite avec l’autre.
    Le construit fonde le localisé, il ancre pour se lier, il se lie pour partager, il partage pour se soutenir, pour s’entraider, pour s’aimer !

    Construire et se localiser pour lutter contre le nomadisme numérique et l’isolation sphérique.

    Résister à la machine pourvoyeuse de ces gratifications étincelantes, tapie derrière cette injonction à la satisfaction permanente.

    Aimer comme résistance ultime …

  • Terre pour y croire ? pour histoires ? Teriritoires !

    Le capitalisme déterritorialise : la matière devient produit, qui devient marchandise puis se reterritorialise dans les circuits commerciaux. La déterritorialisation est encore plus lunaire si on y ajoute les flux virtuels.

    Le groupe ne peut vivre pourtant autrement que sur un territoire, localisé, tangible. Il est recontextualisé, lié à une terre, à un paysage.

    Et si l’on considérait le territoire comme un organisme vivant, avec ses modes de perception et ses organes qui lui permettent de vivre. Territoire, territoires, lieux aux échelles multiples et infinies allant de son terroir quotidien, à la terre mère globale. Structures similaires, auto similaires, fractales, à la fois locales et infinies, peu importe l’échelle, ce qui compte c’est la perception que l’on va en avoir, en l’arpentant, en l’observant, en l’écoutant.

    Découvrir en oubliant tous les apprentissages, hors de toute individualité, en résonnance, une pensée pure qui s’ouvre, enfantine, qui communique avec l’arbre, avec le caillou, le chat ou le loup en suivant sa piste comme celle d’une étoile.

    Découvrir un territoire, sa nature, ses différents organes, les échanges qui s’y jouent et les équilibres qui s’établissent lorsqu’ils n’ont pas été asphyxiés.
    Perturbés parce que des connections ne se font pas ou plus, des liens dénoués, brisés ou éparpillés par des implantations ou des activités qui ne permettent pas la fluidité nécessaire.

    Pensée fluide, liquide, qui solubilise et permet les échanges, les partages. Ici aussi la relation, la pensée est collective.

    Cette pensée de l’autre est complexe, elle est émotionnelle et spirituelle, elle est intrinsèquement reliée, mais reliée à des sources qui sont de plus en plus cachées, masquées par une vision dominée par la rationalité en décalage avec notre intuition de ce qui est réellement, l’intuition de faire partie de quelque chose de plus vaste.

    Se relier comme élément de vitalité, de « métabolisation ». Ne pas se mettre dans un bol, mais en sortir, absorber son contenu comme source de vie.

    Être dans un lieu, y construire en se reliant pour être en écho, en écoute sans qu’il en coûte. Repenser fractal, auto similaire, à toutes les échelles.
    L’arbre est la feuille et la feuille est l’arbre. Le caillou est la montagne, la maison est le village et le village une maison, un territoire, une terre pour y croire, une terre pour y croître.

    Les jeux magiques des alignements de Nazca ou les scintillements cosmiques entre les rochers de Stonehenge. Picotements à l’idée de ces échos entre lieux. Faire qu’une journée se remplisse de ces liens, de ces coïncidences, de ces moments.

    Utiliser ses sens, le regard et la vue, l’odorat, le toucher, la bouche, le nez, pour respirer, absorber, souffler, parler, chanter….
    Relier le sensible et le descriptif, le statique et le dynamique, l’unique et le collectif et finalement rendre visible les éléments de perceptions sensibles.

    L’attachement, en entier, là où tu es, c’est là que ça se passe. Vivre le lieu pour y vivre !

  • De la sauvagerie,

    Sauvage. Je prends la terre à pleines mains et je la sens. Je la malaxe, elle glisse sous mes doigts, et petit à petit, j’apprends à la connaître, à l’apprivoiser. J’ai tant à apprendre, il faut tant d’années pour savoir. Regarder, écouter les anciens, taiseux ou bougons, sauvages. Il faut les apprivoiser avant. Sauvages, la pierre qui chante, le genêt qui plie, le bois, dont le vrai menuisier saura exploiter la courbure, et tant de sciences, d’arts, si lents à apprivoiser.

    Sauvages les humains dans la cabane, la hutte ou l’habitat léger comme on dit. Oui, il leur arrive d’avoir trop froid ou trop chaud, peut-être même ont-ils parfois faim, voire ont-ils peur ? Peut-être sont-ils heureux ? Parfois ? Souvent ? Mais qu’est-ce que le bonheur ? A quoi tient-il ?

    Sauvages, des maladies assassinent sans demander la permission. Malignes. Parfois elles sont engendrées par le monde qui les fuie, qui les traque. Contradictions ?

    Sauvage, ma peur d’être enfermée, mon angoisse d’être envahie de substances toxiques, mon besoin d’espace libre de toute occupation humaine, mon addiction au parfum des chevaux ou des brebis, mon extase sous un ciel noir profond où les étoiles scintillent, pas les satellites, pas la traînée des avions. Même si je partage ma cabane avec des rats, des souris et des araignées, je préfère leur odeur à celle de l’eau de javel. Mon jardin est empli de fleurs aux prééminences alternées chaque année. Je préfère la blondeur de mes graminées à la pelouse des lointains voisins. Je souffre à la vue des sols ras. Même si je comprends la nécessité d’éviter les incendies. Pourquoi tout couper au moment où la sève jaillit ?

    Quel est le prix de la sauvagerie ? Suis-je prête à le payer ? Je ne sais pas, mais selon mon intuition, sa pérennité est supérieure à toutes les technologies du monde.

    Je demande juste d’avoir le choix. Je le demande, car selon des anciens reconnus, la science actuelle copie l’inventivité extraordinaire de la nature, mais jamais elle ne parviendra au degré de raffinement de la vie. Elle avance laborieusement malgré ses ambitions. Elle est loin d’atteindre la perfection. Si on les laisse vivre, un jour, les sauvages pourront encore l’inspirer, comme cela se fait depuis la nuit des temps.

    Laissez vivre les sauvages, même si parfois leur présence gêne un bel ordonnancement, même s’ils semblent peu sérieux, sales ou dépenaillés. Laissez vivre les sauvages, s’ils l’ont choisi, même si parfois ils en meurent. Vaut-il mieux mourir dans la forêt ou à l’hôpital ? La propreté et l’argent remplacent-ils le bonheur ?

    Laissez vivre les sauvages s’ils sont heureux ainsi car au moins, ils vous laisseront vivre vous aussi en paix.

    Combien sont-ils, les sauvages refoulés, dont l’âme blessée erre sans repos, jusqu’à les rendre fous ? Vous imaginez difficilement combien ils peuvent devenir dangereux pour vous. Alors si ce n’est pour eux, faites leur pour votre sécurité. Laissez leur des espaces où ils peuvent survivre sans votre aide, loin de votre monde, de vos valeurs. Laissez les choisir. Permettez le choix. Laissez les utiliser des recettes toutes simples pour se loger, se vêtir et se nourrir. Même si vous pouvez leur vendre peu. Vous trouverez toujours des clients à l’affût de vos gadgets.

    Et si jamais l’un d’entre eux renonce, s’il revient vers vous comme une brebis égarée, acceptez le malgré tout. Car peut-être un jour, comme c’est déjà le cas dans certains endroits, pour certaines personnes, vous réfugierez-vous près de ces sauvages pour oublier votre oppression. Peut- être jouerez-vous à leur ressembler. Un peu mais pas trop. Et ça vous fera du bien. Alors fermez les yeux.

  • La recherche fondamentale, c’est comme l’art contemporain, ça sert à rien … et c’est ça qui est bien !

    En effet, pas plus que la théorie des cordes ne répond aux besoins fondamentaux du quotidien, la figuration narrative ne prédispose à la réussite d’une mayonnaise ; l’expérience du chat de Schrödinger n’aide pas à toucher un quinté plus dans l’ordre tandis que la maîtrise du dropping présente peu d’utilité pour trouver un logement correct à un prix abordable en secteur tendu…

    Et pourtant recherche et art se rejoignent en ce qu’ils sont indispensables à faire humanité, parce qu’ils répondent à une pulsion qui caractérise l’homme et l’oblige : le besoin de transcender ses limites, la nécessité de produire du sens, l’exigence d’être à la hauteur de ce qui lui arrive. Admettre les choses telles qu’elles se présentent – ou sont présentées, les recevoir sans questionnement critique revient à subir son destin et s’exclure de la fabrication d’une cosmologie émancipatrice.

    Chercher à voir au-delà de l’évidence, comprendre les subtilités de la matière et du vivant c’est abonder à un récit commun en tant que art et recherche se diffusent, se partagent et s’absorbent dans la geste collective d’un être-au-monde discernant.

    Idéalement, chercheurs et artistes agissent dans un cadre épatant, celui du travail libre ; leur travail, déconnecté de l’efficacité productive ambiante, procède moins de la torture (cf. tripalium, étymologie officielle du mot travail) que du voyage (cf. trabajar, hypothèse étymologie alternative), de l’exploration, de l’aventure de vie.
    Dans un idéal seulement car la marchandisation invasive a fini par gagner et pervertir ces deux domaines, leur administrant les règles d’évaluation communes à l’ensemble des artefacts humains, tant concrets qu’immatériels : n’est utile que ce qui rapporte, ne vaut que le profitable à court terme, n’est adulé que le performant, n’a d’avenir que le quantifiable.

    Déjà celles et ceux en charge d’éclairer et d’enchanter le monde sont pour beaucoup devenus les bouffons d’une industrie du spectacle qui, après avoir transformé la culture en divertissement, s’emploie à faire de celui-ci une entreprise spéculative au service de puissants incultes, demeurés au stade anal de l’accumulation frénétique de richesses, pâmés devant une boursouflure chromée de Jeff Koons sur laquelle il espère à terme faire la culbute.

    Aussi celles et ceux qui traversent les nappes de connaissances, naviguent dans les bordures avancées des savoirs, explorent des fertilités prospectives au service de l’intérêt général se voient désormais les servant/e/s de financeurs privés qui commandent un programme de recherche comme d’aucun un menu Deliveroo.

    Tandis que les chercheurs se réjouissent lorsqu’ils trouvent … des subventions pour poursuivre leur travail, les écoles d’art forment des artistes profilés aux attentes du marché. Si ces asservissements soumettent les acteurs, leurs dommages sociaux sont délétères.

    En manière de résistance séditieuse Robert Filliou a donné une clef incandescente transposable au-delà se son objet premier : « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ».
    Dans une confluence des insoumissions, prenons position pour une recherche fondamentale célibataire, désaccouplées de l’impératif d’une production ordonnée et pour son classement comme « activités d’utilité citoyenne ».

  • Que de violence.

    La filière des cimentiers aux prises avec la métallurgie
    (le lichen en embuscade)

    Campagne Percheronne printemps 2022

  • L’écoconstruction est une forme vivante et doit le rester !

    Manifeste pour une recherche autonome en écologie de la construction

    Fortement (et résolument) inspirée par la culture vernaculaire, l’écoconstruction apporte une alternative réjouissante à l’incantation industrialiste.

    Une dynamique enthousiaste et politiquement engagée a su ériger un corpus de solutions, à faible émission carbone, haute intensité sociale et faible spéculation, bâti en dehors de toute action concertée, par des professionnel.e.s et des autoconstructeur.e.s cherchant à articuler leurs idées et leurs actes à partir d’une prise de conscience des enjeux écologiques de la construction.

    Cette recherche expérimentale, ingénieuse autant qu’intuitive, sensible et responsable, a posé les bases d’une culture constructive dont la pertinence n’a cessé de croître au fil des dérèglements environnementaux, sociaux et économiques aujourd’hui avérés.

    Intégrée aujourd’hui malgré elle à la transition écologique officielle, l’éco construction se voit sommée de devenir un secteur planifié, encadré par les instances, quadrillé par des documents référentiels et validée par la recherche universitaire.
    Il s’agit de faire d’une petite entreprise autonome un appareil de production grande échelle, pilier majeure de la croissance verte.

    Devant ce rapt caractérisé, il importe de rappeler les enjeux qui nous motivent.

    Nous tenons l’écologie comme « la science des relations des organismes avec le monde environnant, c’est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions d’existence », selon les termes de son inventeur Ernst Haeckel en 1866.

    S’il est une science des modalités d’être au monde, nous prônons que celle-ci soit fondée sur l’expérience, la confrontation au réel et le vécu des situations.

    Si l’étude de l’existence est une discipline outillée et appareillée, nous affirmons que sa pertinence ne s’inscrit que dans sa capacité à rendre compte du qualitatif, du ressenti autant que du quantifiable. Une écologie de la mesure objective n’offre d’avenir qu’à la condition de mettre en débat le choix des outils et des protocoles qu’elle mobilise.

    Si l’écologie d’état écarte scientifiquement de son champ l’art de vivre propre à la culture de chaque société humaine – qui se décline notamment dans les métiers, les modes d’échanges et de production, les relations aux autres, aux existants et plus largement dans la cosmologie – elle est alors une imposture et doit être contestée comme telle.

    La recherche en écoconstruction, matériaux et savoir faire participe à l’expropriation des cultures constructives vernaculaires au profit des grandes firmes du BTP, oubliant sa mission initiale d’intérêt public de production de connaissances utiles au plus grand nombre ; sa légitimité doit résider autant dans son expertise que dans sa capacité de résistance au diktat de ses mandants et à la marchandisation dont elle fait l’objet.

    Nous ne pouvons pas faire confiance à ceux qui pour nous amadouer, prétendent lutter, sans pour autant jamais ne nous donner de nouvelles de ce front supposé.

    Nous ne voulons pas user nos forces pour nous défendre, mais pour inventer !

    Sur nos chantiers, dans le cycle de nos projets, dans notre vie citoyenne et nos pratiques techniques et poétiques, nous affirmons être en recherche d’une cohérence entre dire et faire, penser et agir, comprendre et entreprendre.

    Nous revendiquons l’empirisme instruit de l’artisanat, son cheminement en quête d’intelligence active entre la main, la pensée et la matière, contre la déshumanisation généralisée des moyens de production génératrice d’objets désincarnés et vides de sens.

    Nous refusons l’injonction à réduire la complexité du monde par le biais exclusif de dispositifs scientifiques théoriques qui disqualifient l’unicité de l’ouvrage pour ne considérer que sa reproductibilité.

    De là :
    – nous voulons récupérer ce que l’expropriation industrielle a détruit,
    – nous voulons rester propriétaires de nos pratiques pour coopérer à la réappropriation de nos imaginaires.

    Tout ce qui fait obstacle infondé à nos désirs ne nous appartient pas et nous sommes attentifs à nous commettre le moins possible avec les porteurs de logiques de prédation et réification.

    Tant que la recherche ne redeviendra pas ce qui rend la vie plus intéressante que la recherche nous contesterons leur monopole aux chercheurs agréés. Car sur ce sujet, comme en toute chose dans une société intègre, « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ».

    Vincent Rigassi, Jean Luc Le Roux, Marcel Ruchon
    pour le réseau Ecobatir – 28 novembre 2019