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Certains termes ne parviennent pas à exprimer précisément l’entièreté de ce dont ils parlent, entraînant malentendus et confusion.
Ainsi va le mot « travail », capable de désigner sans nuance l’implication compassée du comédien reconnu dans son dernier film, l’exaltante tâche de la chargée de mission communication autant que l’obscur labeur quotidien de la femme de ménage nocturne ou du cycliste ubérisé.
Selon le vocabulaire disponible effectivement tous travaillent.
Mais selon le brillant économiste américain John K. Galbraith, leurs destins différent absolument :

Le paradoxe est là : le mot travail s’applique simultanément à ceux pour lesquels il est épuisant, fastidieux, désagréable et à ceux qui y prennent manifestement plaisir et n’y voient aucune contrainte.

Travail désigne à la fois l’obligation imposée aux uns et la source de prestige et de forte rémunération que désirent ardemment les autres et dont ils jouissent.

User du même mot pour les deux situations est déjà un signe évident d’escroquerie mais ce n’est pas tout, les individus qui prennent le plus de plaisir à leur travail sont presque universellement les mieux payés, c’est admis.

« Les mensonges de l’économie » (2002)

Cet avis autorisé corrobore le questionnement récurent que nous portons sur l’origine des mots et sur les enjeux de manipulation sémantique dont il font l’objet, à fin de brouillage et de maintient des rapports de force en place.
Ainsi l’imposture de la valeur travail, assise sur son étymologie dominante est un classique du genre : l’inéluctable étymon « tripalium » écarte sans partage les variantes « trabajer » ou « travel », qui proposent une hypothèse dynamique possiblement ascensionnelle en lieu et place d’une coercition inéluctable1.

Désossons avec entrain toute supercherie en charge de falsifier le langage commun, amalgames, absence de discernement, opacité, néologismes hors sol, inversion de sens … autant de procédés au service d’une propagande lexicale qui contre-façonne les représentations usuelles et corrompt les modes de pensée.

La résistance passe également par la réhabilitation de mots en voie d’obsolescence.

Artiste : Nicolas Perrin

  1. Voir « L’arnaque de l’étymologie du mot travail  » Franck Lebas – https://uca.hal.science/hal-02314417v1 ↩︎