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Faire juste
Le terme juste présente une grande richesse de sens qui embrasse entre autres domaines le droit, le religieux, la technique, l’esthétique … Œuvrer dans le juste est tendre à articuler en cohérence la somme des valeurs et des affects portée par cette multiplicité :

  • du point de vue de l’ajustement, en exactitude, quantité, dimensions, proportions et qualité. Ajuster signifiant « mettre en accord« , on voit par là comment les attitudes (les savoir-être) engrènent contextuellement (les savoirs-comment-faire
    ) les résolutions techniques (les savoir-faire) ;
  • du point de vue de l’économie de moyens, de matière et d’énergie, une pratique de l’intensité accordée, judicieuse, rationnelle et suffisante ; lorsque chaque élément est invité dans sa pertinence, l’efficience de l’ensemble est augmentée, tant du point de vue de son résultat que du processus activé pour y parvenir ;
  • du point de vue d’une éthique d’être et du faire, une juste attitude ouvrant à la dignation (action de daigner faire telle chose, en bienveillance et bonté1) par un positionnement « à la hauteur des événements qui nous arrive« 2 ;
  • du point de vue de la légitimité à agir, à s’emparer de la conduite des événements par sa compétence, sa maîtrise et son autorité. En ce sens, le couple artisanat/métier représente un fort potentiel de résistance vertueuse à la paire déqualification/dépossession qui nasse les travailleurs dans un système de méthodes, prescriptions, régulations … schizoïdes (pression désormais augmentée par l’algorithmie numérique, stade avancé du management ultralibéral) ;
  • du point de vue du bien fondé à résister voire à désobéir, aux forces et appareils de domination négligents du bien commun, prédateurs de ressources et richesses et porteurs de menaces sur les valeurs d’humanité. Relèvent alors du juste les actions d’insoumission, de contestation, de sédition…3 ;

Juste faire
Le juste est une construction complexe et malléable, ouvrant à un large champ d’appropriations dont celle de l’intensité sociale comme horizon de changement de perception du travail et des rapports de production.
Une ligne imaginot4 à édifier en défense d’une écologie du travail contre sa réduction aux problématiques performantielles et marchandes négligeant ce qui se joue en périphérie de l’objet produit ou du service rendu.
En pratique, si cette réhabilitation du travail concerne au premier chef les conditions de son exercice  – l’engagement du corps, les compétences et savoir-faire, les relations interpersonnelles, la reconnaissance sociale, culturelle et matérielle – elle contient également un au delà de l’indigente notion d’emploi, progressivement imposée en évacuant les dimensions sensitives et ascensionnelles dont le travail est porteur.5
C’est dans la délégation qu’émergent confiance, désir de faire et plénitude de soi.
C’est lorsque les personnes s’emploient à travailler, en responsabilité et autonomie que s’engage leur enthousiasme.
C’est lorsque le rapport temps/rémunération s’augmente du plaisir d’œuvrer et que les affects prennent place dans la chaîne de valeurs que la droitière et lacunaire valeur travail tend vers une dimension ontologique. La stricte productivité est alors resituée comme un des aboutissant parmi d’autres.
Approchée de la sorte cette écologie du travail présage l’éclipse du management sclérosant et autorise une intense présence à l’ouvrage par un passage des gestes assujettissants à une geste émancipatrice.

  1. https://micmap.org/dicfro/search/dictionnaire-godefroy/dignation ↩︎
  2. soit la définition de l’éthique par Gilles Deleuze ↩︎
  3. des Justes de la deuxième guerre mondiale à la désobéissance civile proactive déclinée en ZAD, autogestion, lancer d’alerte, discernement critique, métis, et autres résistances ↩︎
  4. spéciale dédicace à Félix Castan, poète occitan pour l’invention et à Claude Sicre (Fabulous Troubadors) pour la diffusion de la
    Linha Imaginòt : « ligne imaginaire qui tente de relier symboliquement les gens qui, chez eux s’organisent pour défendre la création, le respect des cultures, et l’échange de la solidarité, pour mener à la démocratisation absolue » ↩︎
  5. « L’arnaque de l’étymologie du mot travail  » Franck Lebas – https://uca.hal.science/hal-02314417v1 ↩︎