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Mars 2023, Lyon, quartier Gerland, immeuble tertiaire sans intérêt, hébergeant des hubs et autres clusters de l’éco-construction, salle B03, Formation RE2020 : une assemblée d’architectes et de maître d’œuvre écoute doctement des ingénieurs (et/ou architectes réduits au mode de pensée de l’ingénierie) expliquer comment devront dorénavant être conçus les bâtiments neufs : on croit rêver…

Assis à ma table de formation, je repense au T-shirt de mon pote qui disait : « si l’architecture était une chose facile, ça s’appellerait de l’ingénierie ».
Au fil des interventions, j’essaie de questionner le fond, le pourquoi, le devenir des techniques non industrialisées ? On me répond par la forme et le nouveau cadre auquel mon métier devra dorénavant se plier. Je me sens bien seul. Deux jours de souffrances, financés par mes soins, pour découvrir que le budget de mes futurs projets sera de nouveau grignoté par un bureau d’études ayant investi dans le logiciel capable d’additionner poignées de portes, voiles béton, plinthes en MDF, choux et carottes pour en tirer une masse d’équivalent carbone. Ça va être long, on n’est pas loin du masochisme…

Comment a-t-on pu accepter que le juge de paix autorisant ou non l’édification d’un bâtiment soit un seuil par mètre carré d’équivalent chewing-gum ou toute autre unité farfelue ? Et que dire du fait que toutes les infrastructures connexes (réseaux extérieurs, parking, voirie…) n’entrent pas dans le calcul ? La rigueur du calcul, mais négociée.

La vision réductionniste de la pensée de l’ingénierie essorera l’architecture jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que ce qu’elle en comprend, ce qu’elle peut analyser : des vecteurs, des forces, des chiffres.
On le voit venir, bientôt on s’entendra dire que l’architecte est là uniquement pour le folklore, pour ajouter la « touche  archi » et ce sera vrai. Une production de façades, d’effets. Mais pas trop cher quand même !

L’ingénierie relève d’une pensée de la certitude : on cherche à maîtriser le maximum de paramètres, connaître le résultat avant de commencer l’exécution.
L’architecture est un artisanat du risque : un projet évolue et doit pouvoir continuer tout au long du processus, y compris au cours de la mise en œuvre. On avance, on doute, on rectifie, on adapte à un nouvel aspect de la complexité d’un site.
La conciliation nécessaire des deux doit prendre en compte l’objectif final : la construction du cadre de vie, pas la production de voitures.

La tentation est grande de se réfugier vers les derniers îlots de complexité : la rénovation. C’est d’ailleurs ironiquement là qu’on met en œuvre le moins de ce sacro-saint carbone. On nous laisse ce terrain là parce qu’il est (pour l’instant) encore trop complexe à réduire, lui aussi, à ce champ étriqué de lecture. Mais les eaux montent, l’espace se réduit, et c’est une promesse ! Une menace ! Les seuils réglementaires seront progressivement abaissés. Notre monde devra être totalement quantifié.
Nous n’aurons que trois solutions : se résigner à nous noyer dans l’océan de la base Iniès1 (jamais!), renverser la table, ou fuir.

Pour ma part, je compte bien profiter des derniers projets qu’on me laissera aborder dans le maximum de complexité que requiert mon métier avant d’aller explorer, s’il en reste, une autre discipline dans laquelle savoir-faire et technique n’ont de sens qu’avec une touche de poésie.

Comme l’avait si justement écrit une infirmière à l’adresse de son management lors d’une manifestation en soutien à l’hôpital public : Nos vies ne rentreront jamais dans vos tableurs !

  1. INIES : base de données environnementales et sanitaires de référence pour le bâtiment et la RE2020. Le programme INIES est un programme de déclarations environnementales de type III au sens de la norme ISO 14025. (définition tirée du site www.inies.fr 2026) ↩︎