La mal-façon sur un chantier peut-être considérée comme un acte politique même si celui-ci est rarement, voire jamais, revendiqué. C’est un retour aux origines du sabotage, mais de nos jours, un sabotage non syndiqué (à la différence de celui revendiqué par E. Pouget en 1911)1
Les « victimes » ayant la charge d’interpréter le message, ne peuvent que soupçonner les auteur-ices.
Et il arrive que le cadeau soit parlant.
Pour exemple, en 2008, un architecte genevois chargé de diriger les travaux de rénovation d’une boîte de nuit de luxe se retrouve alpagué à son arrivée matinale sur le chantier. On lui explique que la nouvelle peinture chargée de paillettes d’or et projetée sur les murs des nouvelles toilettes à 400’000 euros s’est fait souillée par des excréments directement expulsés contre les dits murs.
Au premier abord, la découverte du cadeau fut amère, notamment à la pensée de ce que cet acte délibérément malveillant impliquerait sur le calendrier des travaux et le poste divers et imprévus du Devis Général.
Mais très vite, cette pensée pragmatique a fait place à une autre : ne ferait-on pas face à l’expression manifeste et légitime du dégoût d’un mépris de classe, certes particulièrement saignant sur ce chantier, mais majoritairement partagé dans le secteur du bâtiment ?
Ainsi, en appliquant les mêmes recettes que l’industrie – découpage des métiers en tâche simples pour supprimer les ouvriers spécialisés pouvant se montrer exigeants et emploi par une main d’œuvre remplaçable, corvéable, souvent intérimaire – on récolte les mêmes méthodes de résistances : ralentissement de cadence, détournement des outils de production et des matières premières à son propre profit et SABOTAGE !
Plus étonnant, on rencontre également le profil assez particulier du « petit patron » qui sabote lui-même son travail, en le bâclant. Mais à y regarder de plus près ces personnages n’ont d’artisans que le nom et s’emploient pour l’essentiel à poser un produit spécifique fabriqué par d’autres – que ce soit des fenêtres en PVC ou des plaques de BA13 – encore et encore. On cours après les chantiers, le suivant couvrira les pertes du précédant. Seul le statut ronflant contemporain d’auto-entrepreneur les distingue des tâcherons. Les donneurs d’ordres les feront courir jusqu’à l’épuisement ou la légalisation d’une concurrence encore plus déloyale.
Mais peut-on encore parler de sabotage ? Les mots ont un sens, tout de même.
Les rapports de classe dans le monde du bâtiment amplifiés par son industrialisation et le déplacement des savoir-faire des chantiers aux laboratoires de R&D des fabricants de matériaux prêt-à-l’emploi produisent ce qu’ils méritent : une envie de malfaçon.
Go canny !*
*Slogan ouvrier écossais : « ne vous foulez pas ! »
1Voir Le Sabotage – Emile Pouget https://infokiosques.net/spip.php?article634