L’éclipse du métier

L’éclipse du métier

Deux décembre 2017, Médiapart organise à Grenoble une série de tables rondes sur les sujets du moment, dont celui-ci : « Faut-il déconstruire le travail pour reconstruire l’autonomie ? ».
Des intervenant de qualité, une bonne heure de débats bien conduits mais qui creuse cependant une béance : à aucun moment le mot « métier » ne fut prononcé !

A juste titre et pour des motifs abondants, le travail est un imposant sujet d’enjeux et de débats dans les sociétés contemporaines industrialisées.

Les terminologies qui lui sont consacrées forment un champ lexical en évolution, mu par le jeu des forces en présence : emploi, activité, salariat, profession, fonction, poste … chaque partie poussant les termes favorables à ses enjeux et ses stratégies propres.

Il s’agit donc :

  • de s’employer (pour servir à ?),
  • d’être actif (pour éviter de s’ennuyer ?),
  • de contractualiser une subordination (statut juridique du rapport salarié/employeur),
  • de faire vœu (d’abnégation pour mériter travailler ?
  • de fonctionner (en symbiose avec le système dominant ?),
  • de tenir la position qu’on s’est vu assignée (pour avoir une situation ?) …

toutes actions et postures pour établir et conserver son employabilité, autrement dit polir une inépuisable servitude volontaire telle qu’attendue par le marché du travail.

L’ensemble de ces termes sous tend une organisation sociale de domination et de soumission rendant le travail impropre à toute forme d’émancipation.

Lorsque celui-ci devient une marchandise, son marketing s’aligne irrémédiablement sur celui de tout produit commercialisable : gestion tactique du stock, organisation de la pénurie, dumping, effet d’aubaine suivant les mesures de soutien … La volatilité régit l’accès du plus grand nombre au travail, première (et quasi seule) ressource d’existence et d’inclusion dans une société monétarisée.

Un métier ça s’apprend et ça se transmets et ça transforme.

Le relationnel sachant/apprenant procède d’un échange théorique, pratique et humain engagé vers une capacité de penser et d’agir en souveraineté. Si le référentiel de compétence est la base du parcours, son acquisition et sa maîtrise ne peuvent se réaliser sans confrontation au réel, sans accompagnement d’un passeur.

Il y a quelque chose de l’initiation dans l’acquisition d’un métier parce qu’au delà des purs savoirs, une évolution de la personne même s’opère lors de l’apprentissage ; un brin de mystique profane, inconnue des programmes mooc, webinar ou blended learning … pauvrement pourvus en dimension heuristique.

L’air du temps néo libéral, humide du désir de corrompre toute émergence d’utilité sociale, promeut la déliquescence du métier. A considérer les capacités de résistance de celui-ci à la réification du travail on comprend le pourquoi d’un tel acharnement.

Car un métier contient de fait quelques dispositions émancipatrices et structurantes, tant pour l’individu que pour l’intérêt général :

  • au regard du panel de compétences, capacités et ressources contextualisés et évolutives qu’il requiert, des savoir-faire au savoir-être (en passant par les savoir-y-faire1),
  • par le rapport transmission/apprentissage qui renforce le récipiendaire dans son cheminement personnel et sa singularité propre,
  • par sa contribution à la structuration des sociétés humaines au fil de l’histoire,
  • par sa valorisation monétaire actant reconnaissance sociale et culturelle inscrite dans une chaîne de valeurs honnête.

L’irréductible du travail consiste en l’échange d’argent contre la participation à une production (matérielle et/ou de service). Exercé dans le cadre d’un métier, cet échange s’augmente potentiellement d’humanité :

« … Le salaire de l’Éducation nationale tombe à la fin du mois.
Il paie les factures.
Il remplit une fonction nécessaire.
Puis arrive le mois suivant.
Et l’on recommence.
Mais il existe, dans notre métier, un autre salaire.
Un salaire qui ne figure sur aucune fiche de paie.
Il n’est soumis à aucune grille indiciaire.
Il ne dépend ni de l’ancienneté, ni du statut, ni du nombre d’heures effectuées.
Il ne se verse pas tous les mois.
Parfois, on l’attend pendant des années.
Et parfois, il arrive un soir, sur l’écran d’un téléphone, sous la forme de quelques mots écrits par un ancien élève.
« Merci de ne pas m’avoir abandonné. »
« Merci d’avoir cru en moi. »
« Merci pour tout ce que vous avez fait. »
Ce salaire-là ne se dépense pas.
Il ne disparaît pas.
Il reste.
Il s’inscrit quelque part en nous. »

Meryam ENNOUAMANE JOUALI
Professeure de Lettres HG

https://blogs.mediapart.fr/meryam-ennouamane-jouali/blog/040726/il-existe-des-salaires-qui-ne-figurent-sur-aucune-fiche-de-paie

  1. cf. « cConstruire un référentiel de compétences » Philippe Perrenoud
    https://www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/perrenoud/php_main/php_2001/2001_33.html ↩︎